Avertir le modérateur

13/06/2007

Voyage à la fabrique (2)

"Faut qu'ça tourne carré !" grogna l'un de ses collaborateurs en serrant les poings dans les poches de sa blouse. Des objectifs de caméras chirurgicales leurs sortaient des orbites, balayant l'assistance. "Et retenez bien ceci, finit-il par dire, les motivations sont d'ordre économique; elles donnent lieu à des dilemmes poisseux auxquels il faut faire front !". Nul ne bronche, chacun s'en retourne à son poste, à sa cellule. Je descend pisser. Aucun graffiti, nulle part. Les portes battantes du grand hall balottent sur leurs gonds en permanence, bousculées par les va-et-vient. La cadence est infernale, les pupilles des machinistes sont phosphorescentes. Des employés font des heures supplémentaires pour se calmer. "Tout est récupéré" m'explique l'un d'entre eux, se parant de la fierté de son grand patron, en me conduisant dans les entrepôts souterrains où la chaufferie s'avère alimentée en détritus. Enfin, la première journée s'achève et l'on me conduit jusqu'à l'hôtel. Je me serais passé de cette escorte. Motel-bungalow grossièrement maquillé en chaumière locale. Le fenêtre de ma chambre à air conditionné est conçue de telle manière qu'on n'a à l'ouvrir sous aucun prétexte. Papiers peints floraux de très mauvais goût, bois de lit ciré, reluisant, armoire-à-glace vide, tapissée d'un papier d'emballage. Assis sur le lit, j'ouvre ma valise et en sort mon walkman, et casque sur les oreilles, j'écoute John Lee Hooker et l'instrumental "Side Tracked" de Freddy King. Je fais l'inventaire de ce que j'ai emporté dans mes bagages et je découvre, enfoui dans une chemise un petit pot en céramique portant en arabe l'inscription: "liqueur de pérégrination" (Alchrb Fihi'l Sfr). J'enlève les bandelettes qui retiennent le couvercle et en hume l'odeur forte. La liqueur que m'a offerte il y a bien longtemps un boutiquier marocain s'est transformée en une sorte de pâte d'un vert grisâtre. Aussitôt les contours de la pièce m'apparaissent comme vus du dessus. Le désordre de mes affaires éparpillées sur le lit ressemble à un campement de nomades vu d'avion. Un rythme de tambours tout d'abord lointain se met à sourdre des murs, accompagné de longs trémolos de flûtes. Je m'allonge sur le lit maintenant plongé dans un tourbillon, propulsé à une vitesse vertiginineuse. Un instant, la pensée que quelque représentant de commerce pique du nez, avachi au rez-de-chaussée dans le salon devant les fadaises d'un téléviseur, me fait sourire. Me voici en un éclair, bien loin de ce chloroforme. Des paysages d'ombres et de lumières se succèdent dans un balancement flou. Les rebords du lit m'apparaissent différents, très minces et flottants, je suis sur un tapis volant au-dessus d'un abîme. Je vois maintenant distinctement les franges agitées par le vent, me tenant recroquevillé en son milieu, évitant le moindre mouvement de crainte de basculer dans le vide. J'aperçois des villes aux toits crènelés, surmontés de bulbes, des foules drappées, azulejos fourmillants. C'est la descente. Il me semble reconnaître le lieu de l'atterrissage : une cour carrée comme celle d'un cloître, avec un bassin en son centre. Quelqu'un m'attend, assis dans cette cour intérieure. Il n'est pas seul; quelques intimes sont avec lui. C'est un homme aux traits burinés, au teint basané, auquel on ne sait donner d'âge. Ses yeux sont perçants. Un turban surmonte son faciès. Il porte une assez longue barbe blanche. C'est un Homme de Connaissance, du temps où toutes les religions et sciences étaient mèlées, où l'étude des horoscopes recélait d'étranges facultés, de prodigieuses possibilités de transports spatio-temporels. Ils tiraient des règles mathématiques et proportions permettant de transformer la surface d'un cercle en celle d'un carré (et vice-versa) relevées dans des manuscrits grecs et indiens, et communiquaient en silence. Des milliers d'années avant qu'un homme de la Nasa ait posé les pieds sur la Lune, ils visitaient les différents astres de notre système solaire, puisant leurs renseignements à l'aide d'un certain type d'observation qu'il nous est devenu aujourd'hui complétement impossible d'imaginer. Ces ancêtres, parfaitement au courant de l'évolution "profane" que l'espèce humaine allait développer au long des âges, avaient prévus un certain nombre de jalons rétrospectifs d'un effet un peu semblable à ce qui se produit dans les "courts-circuits", Parmi ceux-ci s'illustre la prise-de-conscience subite d'un cosmonaute exaspéré qui insulta par liaison radio ses correspondants demeurés sur Terre dans les bureaux de la NASA, ainsi que la démission de certains savants ayant fait des découvertes révolutionnaires d'ordre "quantique", confrontés à la bétise de l'entendement ambiant. L'usage des "Figures du Sable" (Chk'l l'Rml) héritées du Yi-King véhicula cette conscience synchronistique qui baigne les écrits des Taoïstes, héritage de connaissance qui se perd dans la nuit des temps, que les Védas attribuent aux légendaires Rishis, et la sagesse chinoise au mythique empereur Fou-Hi. Il s'agit cependant bel et bien des origines de l'écriture et à la fois d'un héritage de connaissance intemporel à partir duquel toute "civilisation" s'est inspirée, s'éloignant au cours des siècles et de millénaires de cette conscience originelle dans laquelle l'être humain se connaissait dans l'Etre, dans l'être cosmique et tout à fait hors de lui. On peut encore en trouver des traces chez les Présocratiques. Mais après, les religions et les progroms ont tout effacé. Au fur et à mesure que le monde se peuplait d'objectivations, de structures, d'architectures, de modélisations fragmentaires et de techniques, il s'obscurcissait, dressant d'innombrables idoles - j'entends par-là des points-de-mire de troisième ou quatrième main, des contrefaçons, épaississant ses facultés mentales, perdant conscience de Ce qui en tout temps et en tout espace demeure immobile, omniscient, omniprésent, et antérieur à toute chose. Le Soi, la Vraie Nature de Soi. Alors sont apparus les personnages, la scène, les élections, les leaders, les "grandes figures", tout ce carnaval cacophonique et tumultueux. --- (à suivre)

19:20 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu