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13/06/2007

Voyage à la fabrique (3)

Je me trouve donc là, dans cette cour, face à TumTum Al Hindi, un ancêtre qui comme moi avait franchi les miradors de l'espace-temps, ne se reconnaissant plus parmi les figurants. Dans cette cour, on entend des chants d'oiseaux qui en disent plus long que les borborygmes issus du cerveau humain qui ont cours sur le champ de foire voisin, que le cheikh ou l'imam doivent certainement considérer comme leur royaume et leur terrain de chasse. Et voilà que des paupières s'ouvrent tout d'un coup sur le plafond d'une chambre d'hôtel. Un réveil posé sur la table de nuit vient de sonner. Le cartoon continue. En descendant au bar, s'aperçoit du haut des marches de l'escalier qui mène aux chambres, un groupe de délégués qui m'attendent, encore une fois hantés par les aiguilles de la montre. Je ne pourrais même pas prendre mon petit déjeûner tranquillement. Ils sont "en forme" comme on le leur a demandé, même un peu trop à mon goût, agités de toutes sortes de tics d'impatience. Il y a des notes écrites à mon intention, pour me plonger aussi sec dans "le bain", dans l'emploi du temps. Le cinéma va recommencer comme hier. En avalant les tartines qui me sont servies avec empressement, je vois bien que l'on m'épie sans cesse, que l'on me laisse manger avec un énervement grandissant. Si on pouvait engloutir à ma place, on le ferait. J'ai même droit aux rapides coups d'oeil à la montre. Comme je n'ai pas prêté attention aux notes que l'on me destinait, griffonant les miennes, ce qui intrigua le dirlo, j'ai droit à la lecture de toutes sortes de rendez-vous concoctés à ma place, histoire de montrer aux témoins environnants que "ça se démène", des gens qu'il me serait utile de questionner sur la marche à suivre dans l'optique de la fabrication, et même effectuer une nouvelle incursion auprès des turbines et de leurs contrôleurs, réputés les plus abrutis. S'esquinter la santé huit heures par jour dans le vacarme assourdissant des machines et des coups de gueules, rager sur son sort, cet emploi rebutant, faire mine de s'y intéresser sous l'oeil d'un contremaître hableur, voilà ce que je constate, pas de quoi s'extasier ; c'est même tout à fait lamentable.
Et tous ces pauvres types vont s'imaginer que je fais partie de l'autre bord, peut-être pire encore, que je suis un espion intellectuel, un de ces petits merdeux qui décide des choses sur papier, à l'abri dans un bureau. A midi, les accompagnateurs ne trouvant plus guère qu'une discussion déshydratée en ma compagnie, me laissent déjeûner seul. J'en profite pour commander des plats si longs à préparer qu' un délégué vient frapper à la vitrine du restaurant. Je l'aperçois, rougeaud, collant son nez à la vitre, debout devant sa voiture dont il n'a pas arrêté le moteur. La portière est restée ouverte. Quelqu'un a du l'envoyer me chercher. C'est précisémment à ce moment-là qu'une jeune fille déguisée en soubrette d'opérette vient déposer sur la nappe de ma table, avec précaution, un soufflé au fromage encore fumant, tremblant dans son assiette. Comme le délégué vient vers moi je lui dis que son déplacement était inutile, le remerciant pour cette attention d'avoir voulu me faire profiter de sa voiture, mais que je préfère de beaucoup la marche à pieds, plus digestive, plus conforme à mon rythme biologique. Les mains appuyées sur ma table, il a l'air complètement ahuri. Je l'ai peut-être vexé sans m'en aperçevoir. Après avoir bredouillé une formule du genre "à tout à l'heure!", je l'ai vu tourner les talons et disparaître à l'horizon dans
un vrombissement poussièreux après avoir claqué la portière de sa voiture. La lenteur du service : quelle aubaine en pareilles circonstances. Ici, voyez-vous, on risquait sa vie en bagnole par trouille d'arriver cinq minutes en retard au boulot. J'arrive donc vers trois heures de l'après-midi à la fabrique. Je remarque un panneau dans le couloir : le règlement, les dernières nouvelles du comité d'entreprise, rédigées en latin mongolisé. Une vingtaine de pages en tout petits caractères. Un rapport consternant, d'une mesquinerie incroyable!... L'inspiration poétique n'y est pas tenue pour existante, et pour cause !. C'est un entendement monorail, un langage de robots. Mon involontaire exploration de la dissonance se poursuit jusque dans la cabine du capitaine qui m'a fait demander, où s'entassent les trophées, tous les symboles grossiers de la réussite, de la richesse matérielle : plaques de marbre, articles de bureau en cuir Second Empire, lingots d'or, coupe-papier platiné flanqué là comme une arme, micro-ordinateurs, etc... Jonglant avec les combinés téléphoniques du plus récent design, connectés sur d' indécents hauts-parleurs, celui-ci me désigne froidement l'un des fauteuils qui lui fait face. En me dévisageant par à-coups, il change de plan continuellement, dans une sorte d'enfièvrement tactique. Je flaire de loin tous ses schémas et ça ne lui plait pas. Un capitaine doit dominer toute psyché environnante. Je ne sais d'ailleurs pas comment cela se produit ; j'arrive à lire textuellement la mnémotechnique paternaliste qu'il met en jeu, sans qu'il y ait eu échange verbal. Je vois défiler des chiffres censés traduire chacun de mes mouvements, l'exponentielle du moindre soupçon d'attitude enregistrée. Il compte en dernier recours sur cette démonstration du type "branle-bas de combat" pour m'impressionner. Cela ne fonctionne pas ; je me sens calme, détendu. Je m'aperçois qu'il n'apprécie pas le moins du monde que je lise dans ses pensées et que je demeure dans une parfaite sérénité. Une tirade me vient à l'esprit : "Aujourd'hui, le coton est dans les chemises, mais les champs, le contexte et les esclaves, existent toujours". C'est un chanteur de blues qui a du dire ça. "Ça va comme vous voulez ?!!!" finit-il par me lancer, excédé. Puis : " Allons!...Allons (il se parle à lui-même) Je ne sais plus où j'en étais... JE NE SAIS PLUS CE QUE JE FAIS !" se met-il à rager. "Je déteste la poisse ! je n'aime pas cela ! ah, je n'aime pas cela !". --- (à suivre)

19:20 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (0)

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