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13/06/2007

Voyage à la fabrique (6)

L'obscénité, la gardechiourmerie institutionalisée. "C'est une question d'adaptation !" plaisante Porcelet. On titille la psy avec l'assurance menacante qu'elle se rangera du bon côté. Circuit fermé. Pas tout à fait parce que l'abrutissement gagne de l'ampleur. Rendement, rendement, rendement. Le capitaine passe un temps fou à m'observer, délaissant ses occuparions ordinaires. J'ai appris qu'il y a peu, il a viré sur-le -champ une "brebis galeuse". Il était fier d'en parler et ses acolytes fiers de l'approuver. Il pense certainement qu'avec moi, il a affaire à un idiot, un type à qui l'on ne peut confier la moindre responsabilité. Je n'ai rien compris à son "sens de l'entreprise" comme je ne comprenais rien à cet "esprit de corps" que vantaient les militaires endurcis. Ou mène donc cette funeste mascarade ?...
La crispation quotidienne a effacé tout sourire vrai; les ouvriers sont au bagne, les employés au secret, à la quarantaine. Il n'a guère été possible d'engager la moindre conversation avec eux sur leur vie familiale, leurs sentiments; le "tripalium" semble les avoir tous lobotomisés. Lorsque vous leur adressez la parole ils donnent des réponses stéréotypées. Ils ont refusé mes invitations à prendre un verre ensemble. Hors des murs de la fabrique, ils se réunissent encore le weekend pour débattre du planning de la semaine. Toute leur vie est au boulot. Hypnose collective. Pas un seul d'entre eux n'aurait pu comprendre mon détour de la matinée. "Quoi le petit bois de peupliers ?". Je vois d'ici leurs faciès ahuris. "Quoi le petit bois de peupliers ?"...
Le petit bois de peupliers, gelé, c'est la seule image que j'ai gardé de ce voyage aux bordures du Nord-Ouest, dans cette immonde fabrique. On ne se rend pas dans un tel endroit dans n'importe quelles circonstances. Peu de temps après, ayant regagné mon poste de "chef de studio" dans la capitale, ils s'arrangèrent pour que la direction commerciale supervise un peu plus le département créatif auquel j'appartenais. Ils engagèrent même un vizir, une sorte d'éclaireur en milieux kafkaïens, qui s'efforcait tant bien que mal de faire la liaison entre la fabrique et le bureau parisien. Le grand problème pour eux, dont on entendait parler constamment, c'était "la gouverne", l' "encadrement"; ça les tracassait d'une manière inimaginablement corrosive. Ça leur créait des maladies, très régulièrement. Le vizir fut tellement débordé par l'enchaînement des "questions-à-résoudre" qu'il me laissa tranquille un bon bout de temps. Il était question d'un "long entretien" à venir entre nous. J'avais des arguments à faire valoir et il dut s'en apercevoir, ce qui fit qu'il ajourna à plusieurs reprises ce moment. J'avais observé qu'entre la fabrique et le bureau parisien, le courant passait très mal; il y avait d'incessants malentendus, on se comprenait de travers, interprétant les choses différemment, comme si les habitants de deux climats ambiants entièrement étrangers essayaient de communiquer. Ce qui était un peu vrai. En réalité, le problème de communication qui s'était créé venait du contraste entre un espace créatif et un espace de rendement forcené. Cela aurait pu être une affaire de psychologie, mais le capitaine n'appréciait guère ce rayon qu'il classait au rang des superstitions.
"Mets-toi à l'écoute de tout ton être de façon à devenir pareil à une coquille d'huître" m'avait conseillé Rholof, "c'est une vieille tactique de berbère qui du fond de la coquille passagère émet : "Chkoun ?"- qui est là ?. "C'est moi ! " répondit un homme se rendant chez son amie. La porte demeura close. Puis quelques instants plus tard, il répondit : "C'est toi !". Alors la porte s'ouvrit.
Le vizir fut engagé comme "homme d'initiatives", dévolu au "perfectionnement structuraliste", parfait exécutant féodal, issu de ces nouvelles générations qui n'hésitent plus à liquider leur enfance sous le joug du terrifiant "réalisme objectif du marché économique". Il se dépensa beaucoup en incessantes "navettes", le doute sur certains points de sa "mission" grandissant au fur et à mesure de chacune d'entre elles. "Démerdez-vous !" - voilà tout ce que le capitaine, furibond, avait trouvé à lui dire, excédé.
Ce bureau parisien était fréquenté par une clientèle souvent raffinée et parfois même affectée d'une
exigence aristocratique bourgeoise. On y trustait non pas des imitations de séries mais des oeuvres d'art. Cela allait de fines miniatures peintes à l'aide du pinceau double-zéro à de savantes compositions ornementales. Quelques personnes dont je faisais partie consentaient pour un salaire de misère à céder à l'entreprise une part de leurs talents graphiques et de leur sensibilité. La superficie des locaux ne dépassait guère celle d'un petit deux pièces. Nous étions un peu les uns sur les autres. Ajoutons à cela d'incessantes sonneries de téléphone sur plusieurs lignes, une photocopieuse tournant quasiment sans répit et un fax, qui tombaient régulièrement en panne, des centaines de dossiers, des meubles de rangement contre lesquels on ne cessait de se buter ... L'affairisme vitupérant des commerciaux empiétait souvent sur l'espace déjà restreint conféré aux "artistes". Pratiquer son métier dans une telle promiscuité obligeant à des "tours de force" occasionna des démissions. "Merde ! Merde ! MERDE !" lançait continuellement le petit zigoto braillard attitré de la fonction de directeur commercial. Les travaux méticuleux et souvent plus longs qu'il ne l'aurait souhaité l'énervaient sans cesse. Son exaspération se transformait en pitreries qui ne faisaient qu'accentuer le retard qu'il avait entrepris de rattrapper par sa seule volonté de pression. Abandonnant son travail personnel, il venait se poster derrière les tables de dessin en essayant de communiquer sa mauvaise conscience, son impatience. Il s'y prit de telle manière, en s'agitant en quête d'un résultat prompt et bâclé, qu'il occasionna la ruine de plusieurs heures de travail sur certains projets. --- (à suivre)

19:27 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (0)

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