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15/09/2008

L'ENNUI n'est pas

L'ENNUI N'EST PAS quand bien même il se permettrait d'exister. Il y a toujours quelque chose à voir qui est là, en présence, et que l'idée d'ennui suffit à occulter. Qu'est-ce qu'une idée ? C'est une image, un conglomérat de pensée(s) qui vient s'imposer en "réalité", se surajoutant à ce qui se donne à voir, "réalité" de situation dans le cas de l'ennui, mais plus généralement : objet. L'idée est un produit, une fabrication de la pensée. Voir n'est pas penser. Le mot "idea" en grec, qui signifie : aspect, est apparenté à "eidos" qui signifie pourtant: vision. Nous retrouvons donc là deux sens du mot "idée". 1°/ apparence - d'un objet - création de la pensée objectivante, concept, notion ou idée que j'ai de la chose, qui n'est pas la chose ; dans ce sens, idée peut s'écrire : idée, avec un i en minuscule. 2°/ Idée en tant que matrice de tout aspect, l'Absolu, l'Idée première, originelle (ou "Non-idée"), qui n'est plus une chose en général ni une cause sensible posée comme effet, mais la conscience de soi qui par essence n'est pas même telle mais pure Conscience, au-delà de toute dualité, et que l'on trouve chez Plotin décrite dans sa thèse de "l'Un", le Principe inengendré, chez Shankara: "l"Un-sans-second" et chez Lao Tseu et Tchouang Tseu," le Tao". L'Un, "au-delà de toute détermination" nous explique Plotin, a "surabondé", a engendré une chose indéterminée : "la matière intelligible" ou "la vie" qui "s'écoule de source", une "source absolue qui ne perd rien de ce qu'elle donne". L'Un est dénué de tout dessein, de tout agir, de toute volonté et de tout sentiment tel que cette idée de la bienveillance d'un Dieu pour sa création, mais permet à la multiplicité de se constituer en plénitude. La vie de l'Âme a moins d'unité que le vie de l'Intelligence de la vie, laquelle est encore sans commune mesure avec la Vie intime de l'Un. L'Âme ne parvient jamais tout-à-fait à réaliser l'unicité de la multiplicité qui est en elle mais reçoit l'énergie vitale de son générateur par l'intermédiaire de l'Intelligence. Pour en revenir au "voir", sous-entendu dans le mot "idée", les "Idées" platoniciennes devant leur nom à "ce qui est vu", il inclut aussi bien l'aperception intuitive et unifiante, que l'impression, et surtout le regard. Ce qui se voit dépend du regard qui n'est pas un centre. La vision est capable de stopper immédiatement toute action, toute intention. Il existe un rapport vivant entre ce qui voit et ce qui est vu. Les objets du regard voient ce qui les voit ou ce qui inconsidérément porte le regard sur eux. Il est impossible de voir lorsque l'on plonge un regard avide, préhensif, impatient, sur quelque chose. La meilleure façon de voir est d'abandonner l'acte de regarder, de se fondre dans cette attention diffuse. Voir c'est d'abord sentir, sans rien projeter, sans point de vue. Ce qui est vu est en soi mais n'est pas soi. Ce qui voit ne peut s'y perdre parce qu'il est absent. Le voir, le sentir, c'est d'abord une perception, sans percipient. Le point de vue va se servir de la perception à des fins projectives, fa mettant en branle la mémoire, surimposant des formes fictives à l'émergence sensible. La notion d'ennui est complètement fictive. Elle dénote une approche du vécu compulsive, inattentive, conditionnée par des exigences, des représentations sélectionnées par choix, des tendances à la répétition d'un connu enfermant dans des habitudes, et dont les causes et effets sont : la peur de l'inconnu, de l'absence de soi, peur de l'isolation, de la stagnation, de la décomposition, peur de mourir, peur de la mort. Tout ça sest lié et ne peut se manifester que dans la relation sujet-objet. Le sujet que s'est donné l'esprit en représentation identitaire ou en "centre", dépend d'habitudes qui elles-mêmes dépendent, se nourrissent, pour "battre leur plein" et exister, de circonstances "extérieures" particulières, sélectionnées, provoquées, aussi bien dans l'espace que dans le temps ; ce qui exclut de notre sensibilité de vécu toute un pan vivant devenu indésirable, qui va apparaître "sans valeur", dépourvu de sens, et même en adversité par rapport à cette fraction que l'on tient pour "du bon temps", cette image de moi idéalisée, que l'on se plaît à encadrer sur le buffet d'une salle à manger ou sur un poste de télévision. On a créé soi-même cette angoisse qui gémit : "je perds mon temps ! je m'emmerde !". On devient captif de cette obsession. Qu'est-on alors ? un pantin, une marionnette dont on tire plus ou moins adroitement les ficelles, un pantin soumis à la drogue du " bon temps", du spectacle à tempérament. Un pantin qui dort dans sa boîte, inanimé, hagard, lorsque la parade n'est plus d'actualité. Le ridicule de cette mise-en-scène, de cette identification restrictive, devrait sauter aux yeux !. Pour s'apercevoir clairement de cette dépendance à l'ennui et y mettre fin, il faut devenir ami avec tout ce que l'on a rejeté, ces moments "vides" considérés comme des manques, des mortifications, des instants subis, qui ont bien plus à nous apprendre sur nous-même que ceux que nous meublons. Il faut accepter de les écouter, de laisser s'exprimer totalement le champ de l'inimitié, pour nous apercevoir qu'il est constitué en fait, d'un phénomène apparent que nous alimentons, et que nous subissons, jusque dans la régression à des stades antérieurs d'évolution, hantés par des instincts prédateurs. L'ennui c'est le résultat de l'abrutissement. C'est le tourment qui résulte d'une incessante occupation cérébrale, créant de faux-besoins, objectivant un "bien-être" qui n'est pas la paix, qui n'est que compensation, addiction, car à la base de notre idée de "civilisation", nous avons installé et exploité une frustration qui ne peut déboucher que sur des satisfactions qui sont de l'ordre du défoulement. A cette compression ne peut répondre que la dépression. A cet acharnement ne peut répondre qu'une détente crispée, taraudée par la hantise de survie. L'adhérence aux images comprime le vivant, engendrant une torture intime et sournoise, une désintégration de notre être. Notre société nous leurre parce qu'elle exploite et profite de notre distraction. Distraction ne veut pas dire simplement : amusement, détente, mais : oubli, inattention, délégation, compromission, défaillance, malveillance... Nous pourrions très bien vivre en nous passant de toutes ces structures fabriquées pour le divertissement. Nous possédons en nous-même cette joie du jeu et cette richesse d'imagination créatrice. C'est gratuit. Aucune entrée payante. Aucune addiction au système de la marchandise pourvoyeur de trompe-l'ennui. Lorsque vous voyez les choses de la rigidité ténébreuse avec le regard de la rigueur lucide, vous disposez de l'ouverture du jeu qui est celle de la vie; vous n'êtes plus dupe du fascinuum de la rigidité. Il en va de même pour la plupart des activités que les gens autour de vous peuvent considérer comme contraignantes. Vous les vivez vous-même comme un jeu et vous vous apercevez que tout ce qu'ils ont pu dire n'était qu'un bruit colporté, qui donnait un poids exagéré, comme une "obésité" à ces activités. Il en est de même aussi pour un événement passé que vous gardez en mémoire et qui plombe votre façon de voir. L'esprit du jeu qui vous anime et qui réinvente la situation crée quelque chose de nouveau, casse le préjugé. A bien y regarder, la situation elle-même, étant toujours nouvelle et comportant une part d'imprévisible, participe à cette réinvention ; elle l'inspire. L'ennui, c'est ce chantage du petit moi (une image intériorisée teigneuse, égocentrique, obsédante) qui nous devance, qui ne veut pas se faire oublier. Image qui prend le pas sur notre véritable identité de présence, en ne cessant de revendiquer. Cette machinerie fonctionne en soi-même et en reflets chez les autres. ( "Quoi ?! tu ne t'ennuies pas lorsque je ne suis pas là ?!!!..." ). Le sentiment de dépossession se transforme en arrogance. L'amour n'est pas de se rendre captif de l'autre ni de se l'accaparer ; c'est au contraire l'accepter entièrement tel qu'il est, ne pas enfreindre cette liberté. Lorsque vous agissez par intérêt, vous ne pouvez connaître l'amour, ce courant d'énergie, de joie irradiante, transfigurante. Nous ne devrions jamais communiquer l'idée de l'ennui aux enfants ; nous devrions plutôt les prévenir que l'ennui : c'est une maladie, un sale truc poisseux dont sont affectés les handicapés de la sensibilité, les immatures, les clients à "la masse", et lorsque j'énonce cela, je le fais sans mépris, ne me méprenant sur la nature humaine de mes frères et soeurs victimes de l'oppression des Titans. Lorsque nous laissons cette peur de nous ennuyer nous envahir, nous faisons le jeu des Titans exterminateurs, à l'affût, prêts à nous "férer" selon l'expression du représentant de commerce ; notre désemparement nous rend contagieux et nous inoculons cette peur chez les autres. Les distractions auxquelles nous cédons en transportant de cette peur en toile-de-fond, font office de bouillon de culture. De nombreuses structures de divertissement, apparemment inoffensives véhiculent cette sorcellerie. On pourrait aussi évoquer le rire "nerveux". Dans le système totalitaire de la marchandise, qui a récupéré le rire-défouloir pour faire passer l'ignominie de son pouvoir dévastateur, non seulement de la nature, mais de toute vie et de toute conscience, s'interroger sur le rire passe pour une subversion des moeurs. Le rire-simulacre, palliatif, célébre à rebours le sentiment d'une cohérence sociale, bien évidemment manipulé puisque désormais cette apparence est aux mains des techniciens du virtuel. Il existe aujourd'hui dans les entreprises, des "stages de rire thérapeutique" censés planifier et réguler le "moral des troupes". Véritable branle-bas de "lutte contre le stress"et les dysfonctionnements inévitables causés par les conditions intensives et inhumaines du rendement. Les médecins du rire-facteur d'ordre ne tariront d'arguments vantant les propriétés biologiques et psychothérapeutiques de ces séances de "transe contagieuse" auxquelles est convié le personnel de l'entreprise, employés et cadres confondus : détente de l'agressivité, décapage des humeurs nocives, renforcement de l'action des hormones endorphines, de l'adrénaline et de la dopamine, de l'oxyde nitrique neuromédiateur, "gymnastique zygomatique" présentée comme sanitaire, pour le "bien-être" individuel autant que pour la bonne marche du système économique. Les saccades de rires fortifiant le coeur, activant la circulation sanguine, massant l'abdomen, et évacuant les tensions internes apparaissent comme meilleure discipline que le stress qui passa longtemps pour une qualité en phase avec l'impératif de rendement, mais il s'agit là d'une exploitation du rire qui relève du harcèlement, du conditionnement des réflexes, du colmatage. On vous fait rire pour mieux vous abrutir comme on vous fait faire du yoga ou de la gymnastique pour mieux vous entretenir en tant que consommateur potentiel. On érase du même coup cette capacité d'attention en vous, réceptrice d'une énergie-conscience jugée indésirable, celle qui précisément est susceptible d'éveiller, non pas seulement spirituellement mais humainement. Je ne me suis jamais ennuyé, je ne m'ennuie pas, et ne m'ennuierai jamais. L'ennui n'est pas, je suis. Tumtum

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