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04/10/2008

MAI HORS SAISON n°15

J'ai déjà mentionné dans mes notes intitulées "La Beat Generation en France (1967) histoire occultée" (7 notes que vous trouverez sur ce blog, publiées le 04.06.2007), l'excellente revue poétique : MAI HORS SAISON, créée par Guy Benoit en 1969. Je viens de recevoir le n°15 (septembre 2008) dont l'illustration de couverture est une photo prise par un poète MAJEUR de la Beat Generation française: Théo Lésoualc'h. Elle représente l'inscription "NON, NON" taguée sur un mur, qui traduit bien notre indignation face à la "fin de l'être humain", "l' immonde" (tel que l'appelle Paul Chamberland) dans lequel ne se manifestent que la dureté de coeur, l'indifférence techno-gestionnaire, l'obscurantisme délibéré proféré par la barbarie de la violence économique ordinaire. Le verso de couverture nous rappelle la liste de tous les poètes qui ont participé depuis1969 à aujourd'hui, à cette expression vivante de la "révolution/révélation" qui s'affichait en titre du n°11, initialisée par Daumal et Gilbert-Lecomte (Le Grand Jeu) et que nous rappelle en substance Serge Sautreau, à travers un texte sublime, d'une brûlante actualité, intitulé: "La forge", et dont je ne peux m'empêcher de vous livrer de larges extraits : "Tout le monde sait, depuis toujours, que le fric pourrit tout : il n'a jamais étalé sa puissance ni exercé ses ravages avec autant d'âpreté qu'en ce début de vingt-et-unième siècle. Même les esprits très peu portés à la critique du capital se prennent à contester ce règne de mépris et de terreur sociale qui ne rêve que commerce et profits aggravés" - "Arc-boutés sur des hostilités circonstancielles parfaitement fondées mais inaptes à l'approfondissement du phénomène religieux, les révolutionnaires historiques ignorent, ou ne veulent pas savoir, ce que pourrait être, ce qu'est peut-être bien L'ESPRIT. L'expérience intérieure les prend à contre-pied. Ils y voient un leurre ou un piège. Au pire un truc de curé. Au mieux une lubie de poète. Voilà comment on fait de sa propre énergie un succédané du trop célèbre opium du peuple! C'est pourtant là que se cache l'essentiel, là concrètement là que le peuple respire en chaque individu, là d'abord, dans cette révélation de la société du dedans, dans cette décision intime de refus et de refonte, que se trame l'émancipation. Celle-ci est de l'ordre de l'amour, et même de l'amour fou : du coeur mystique à l'état brut, voilà QUI GÊNE". - "Il ne faut pas laisser la métaphysique aux réacs !" cette exclamation du poète Guy Benoit (...) n'en a pas fini de ses perturbations. La révélation est l'extrême pointe de la raison. Elle surgit en RAISON ARDENTE. De nature spirituelle, elle ne doit rien à aucun dogme : elle les précède tous. C'est d'elle que les religions prétendent tirer leur validité. C'est à elle que, sans cesse, elles parviennent à tourner le dos".- "La révolution exige davantage d'audace qu'une main en visière sur une trouille de gros bras. Elle ne redoute ni l'angle ni l'oblique. L'invisible ne lui fait pas peur ; elle y séjourne à longueur de siècles. Rien de ce qui se joue dans les coursives de l'entendement ne lui est étranger. Les dieux et le dieu des dieux s'agitent dans son dos lorsqu'elle visite les peuples. Elle casse les coutumes de l'exploitation : elle ravit, libère et accomplit tous ces dieix et ces peuples. Elle tue le Bouddha comme il demande à l'être si l'on veut le rencontrer". -"Ils ont cessé de la troubler ou de la faire rire. Elle sait ou elle en est avec le nord. La situation de l'esprit n'a rien d'un théâtre d'ombres - c'est un gouffre et elle y vit. Lorsqu'elle remonte au grand jour, il lui revient de vaincre avec ceux du gouffre, avec leurs plaies, avec leurs espoirs, avec leurs mirages. Exigence terrible et simple : à propos du volume, de la clim' et du plan de vol planétaires...Alors la révolution se voit : elle agit. On ne la perçoit que lorsqu'elle agit, justement. Le reste du temps, sous l'aile de la pensée, peu la devinent". - "Ceux qui croient ne croire qu'à ce qu'ils voient ne sont pas près de la voir. Justice, ah justice !... Tant de cécité volontaire au sujet d'un fait qui crève les yeux, évidemment... L'impérialisme du solide a fait son oeuvre, mais toutes les paupières ne s'arment pas de plomb. La révolution est une transparence qui tend à devenir visible". - " Oui, l'Eden est en bas, dans le foyer, dans le brasier originel, dans notre sol profond, dans l'insondable instant. L'Eden? L'immanence d'ici toujours. L'utopie ? La transcendance de maintenant qui vient. Ainsi, du brasier au soufflet en passant par les flammes, une verticale, à la fois creusante et ascendante, relie l'Eden à l'utopie. Ceci n'est pas un décret, mais une vision. Il ne dépend que de l'intuition de chacune et de chacun d'y voir rôder le secret de la forge. Cette verticale travaille le peuple comme le tisonnier éclaircit le mâchefer". - (en note:) "la république n'est pas la propriété du capital. Par les temps qui courent, ce dernier, tout en affectant des protestations de républicainisme sincère, en est plutôt le fossoyeur. Non : depuis 1972, il est clair que république signifie, au moins idéalement et comme voeu pieux et inexaucé, AMIE DU PEUPLE plutôt que POMPE A FRIC. C'est donc dans son principe, dans son essence d'AMIE DU PEUPLE que j'aime à la considérer". - "Mise en face du pôle REVELATION, la bourgeoisie ne tient pas la route. a y regarder de près, cette même bourgeoisie n'a pris le pouvoir qu'en sabrant une révolution dont l'impulsion venait d'ailleurs: des lettrés, de l'aristocratie émancipée et du bas clergé, relayés puis dépassés par le peuple dès que celui-ci eut perçu le sens de ce qui se jouait: dès qu'il s'en donna la révélation. A l'affût de tout profit nouveau, la bourgeoisie entra en scène pour contrôler le mouvement, pour en stopper la course au point qui lui convenait : de la révolution, elle ferait son affaire. Mais de la révélation de la dignité du peuple comme de toute révélation, la bourgeoisie n'en a cure : la révélation est "sans intérêt"; elle n'ajoute aucune plus-value à la production ni à la circulation des marchandises, elle surgit comme une incongruité dans le champ, étroitement circonscrit à la qualification matérielle, d'une économie où aucune autre place que le calcul n'est réservé à l'activité de l'esprit. Rien n'est plus étranger à la bourgeoisie que la possibilité d'une transcendance, et elle ne s'accommode des dogmes religieux que dans la mesure où ils oublient de condamner ses trafics, ses commerces et autres escroqueries - que dans la mesure, aussi, où ils se donnent comme éteignoirs des désirs du peuple et non comme sources illuminatives, comme incitations à l'expérience spirituelle immédiate, qui est libération. Mais Monsieur Jobard, actionnaire et champion boursier, l'Eden, Halladj ou Lao-Tseu, c'est de l'hébreu sans dividendes : aucun intérêt, oui, et dangereux pour exploiter et spéculer à l'aise !... A l'opposé de l'habituelle et trop commode vulgate, il se pourrait que la bourgeoisie, en tant que classe, n'ait jamais été révolutionnaire, mais seulement opportuniste. Experte en marchés noirs sous n'importe quelle Occupation, elle n'a jamais failli à ses détestables habiletés".- "Il y a eu, il y a encore des peuples, hélas... et qui ne s'efforcent pas nécessairement d'aligner leurs destins sur les contorsions des maîtres. Le tremplin spirituel leur est plus familier que les hystéries de Wall Street. A ceux-là, on ne fera jamais gober que la république doive se plier à la dictature des conseils d'administration, ni la démocratie aux impératifs de rentabilité financière. A ceux-là, on ne fera jamais respecter des hommes qui ne savent rien faire de leurs mains, ni de leur pensée autre chose qu'un rente. A ceux-là, le naturel de la révélation apparaît : hors chiffre, plein coeur." On trouvera également dans ce numéro 15, de précieuses révélations de la part de poètes (Guy Benoit et Jean-Pierre Begot) qui furent mobilisés en "appelés" à la guerre d'Algérie. ("Extraits d'Algérie/1959-1962" ). A cela, on pourrait rappeler ces mots de Paul Chamberland ("En nouvelle barbarie" essai, Ed.Typo, Montréal, Quebec): "Le poète aussi fait le mort en chantant. Et cela, les habiles, les agités, les bruyants, le traduisent ainsi : en voici un, parmi nous, qui est dépassé par les événements, qui n'a pas pigé, qui s'est fourvoyé et qui raconte des histoires à dormir debout. Mais que faire d'autre que de supporter sans s'émouvoir ce complet non-entendu, puisqu'il vaut mieux éviter le malentendu." et ailleurs dans ce même ouvrage, qui est capital, historique, et bien plus actuel que tout ce qui se publie chez nous depuis une décennie : "La sphère du spirituel est désormais si difficile à reconnaître qu'elle paraît purement illusoire. Car l'exigence spirituelle entre en conflit ouvert avec la réalité contemporaine, qui est produite et reproduite selon les dispositifs et les critères de la technoscience. En ses présupposés, la technoscience est foncièrement extérieure au sujet puisqu'elle compte pour rien ce qui n'est pas reproductible et communicable en tant que données ou informations assimilables à des opérations de calcul ou de procédures d'expérimentation. Son projet ultime est celui d'un environnement entièrement "processé" et façonné selon les paramètres qu'elle établit. Ce qui implique inévitablement la visée d'une programmation exhaustive des comportements : un anthrope synthétique, prédictible; une momie, LE CADAVRE IMMORTALISE DU VIVANT, "EN FORME ET EN SANTE". Paul Chamberland qui participa à plusieurs reprises à "Mai Hors Saison", malgré ses décorations et promotions culturelles au Quebec, eut le courage d'énoncer bien haut et fort, ces dernières années, ces mots : "ON CHIE SUR L'ESPRIT !... ET TRES OFFICIELLEMENT - DANS LES MINISTERES, DE LA CULTURE, DE L'EDUCATION, DE LA SANTE: LA, LES HUMAINS SONT TENUS POUR DE SIMPLES P A R A M E T R E S D E L A F R E N E S I E P R O D U C T I V I S T E ".

20:44 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Bonjour Phil !
Très heureuse d'avoir pu lire une nouvelle note !
J'y ai relevé plusieurs phrases, mais deux passages m'ont marquée plus que les autres. Tout d'abord celui-ci, allant de :
"Mise en face du pôle REVELATION, la bourgeoisie ne tient pas la route."
jusqu'à :
"... il se pourrait que la bourgeoisie, en tant que classe, n'ait jamais été révolutionnaire, mais seulement opportuniste."
qui apporte, si besoin est, un éclairage sur les origines des révolutions, et ce qu'elles deviennent, par qui elles sont récupérées et à quelles fins. Je pense qu'il en va de même pour toutes celles que la France a connues depuis des siècles.
Le second passage, c'est la toute dernière phrase (de Paul Chamberland) : "ON CHIE SUR L'ESPRIT !... ET TRES OFFICIELLEMENT - DANS LES MINISTERES, DE LA CULTURE, DE L'EDUCATION, DE LA SANTE : LA, LES HUMAINS SONT TENUS POUR DE SIMPLES PARAMETRES DE LA FRENESIE PRODUCTIVISTE". On a beau le savoir depuis longtemps, c'est toujours désolant (le mot est faible) de le lire et d'y repenser. De se demander, surtout, jusqu'où le mépris de l'homme pour l'humain est capable d'aller.
Le diaporama qui accompagne cette note est aussi très intéressant (il me semble bien avoir reconnu des noms, au verso de la couverture de ce MAI HORS SAISON N° 15...).
J'ai beaucoup aimé l'extrait de "En barbarie nouvelle" de Paul Chamberland. Quand il dit que "l'inquiétude se fait alarme"... oh que oui ! Mais quel recours avons-nous pour arrêter le cours de cette barbarie ?... Vraiment aucun ?
Bonne journée Phil !
Bises
Ginou

Écrit par : Ginou | 05/10/2008

Merci pour ton commentaire. Je connais bien l'auteur de l'article: Serge SAUTREAU; Nous nous sommes rencontrés autour de Dan, peut-être la première fois en allant écouter un concert de Blues à la Mutualité (Albert King). J'ai gardé en mémoire de longues conversations téléphoniques avec Serge qui me parlait de ses voyages en Afghanistan, en Iran, au Yemen où il faisait partie du "détachement" culturel envoyé pour célébrer la commémoration de Rimbaud (qui a vécu là-bas).
C'est un grand poète. J'ai gardé son très beau "Dâr-I-Nur"(poésie) ainsi que son intervention au "Manifeste froid" (en 10/18) et son livre très taoïste sur la pêche ("le rêve de la pêche" chez Plon en 89). J'ai lu aussi de lui "La séance des 71" ( Ed.L'Arbalète/Gallimard, 2000 ) roman que Guy Benoit compare au "Mont Analogue" de René Daumal (qui inspira à Jodorowski le film "La Montagne Sacrée").
En relisant son article ce matin, je me suis aperçu que j'aurais dû citer aussi ce qui précède "le pôle révélation", car tout ce passage s'inspire de la dialectique à quatre pôles mise en oeuvre par Jean Carteret et appelée "structure absolue" par Raymond Abellio.
Et je le cite ci-dessous :
"Sur le plan équatorial de cette sphère de la forge, quatre polarités, donc à la fois contradictoires et complémentaires. La croix résultant de leurs circulations de sens est traversé en son centre par un axe vertical : en bas de celui-ci, creusant sa plongée, l'Eden ; en haut, intensifiant son assomption, l'utopie. Aux quatre pôles de la croix et se faisant face deux à deux : la révélation-le peuple / la révolution-la république. Aussitôt le mouvement jaillit. Aussitôt la révélation est au peuple ce que la révolution est à la république. Aussitôt la révolution enflamme le peuple en le livrant à la révélation de la république, de son esprit. Aussitôt la révélation crée le peuple comme la révolution invente la république, laquelle en appelle à sa révélation pour engager le peuple à amplifier la révolution. Car la révélation est une essence, un dedans qui vise un dehors, et le peuple est une existence, un dehors qui cherche un dedans. De même que la révolution est une action, un dehors qui vise un dedans, tandis que la république est un principe, un dedans qui cherche un dehors...
La révélation, c'est la force de l'esprit dans la langue du peuple. La révolution c'est l'action du peuple dans l'esprit de la république. Quand le peuple s'empare de la révélation pour faire la révolution et bâtir la république, c'est l'existence qui conquiert son essence à travers une action exaltant son principe. La république est une architecture vibrante, un arbre dont la sève est le peuple, dont les racines sont une mystique et dont l'élan est la gnose. Le peuple est à la révélation ce que la matière vive est au verbe, et la révolution est à la république ce que l'art est à l'éveil. La matière vive passe par l'art pour que s'éveille le verbe...
A chacun de ces étoilements correspond, sur l'axe vertical, une intensification, une poussée, un lâchez-tout vers cette immanence voilée qu'est l'Eden, lieu et non-lieu du grand dehors, terre céleste "antérieure" qui creuse vers le dedans - et vers cette transcendance secrète qu'est l'utopie, ciel dedans, ciel "futur", nulle part de désir et de pensée libre qui se cherche une terre au grand jour et sous le ciel en plein ciel. C'est même en raison de la présence directe de ces deux asymptotes au bonheur que le peuple, parfois, entre en force dans la révélation-révolution de sa propre force, qui se découvre république universelle, accès de toutes et de tous à cet excès souverain et toujours redouté: la liberté.
On pourra s'étonner, contester cette dialectique, objecter, par exemple, que vue sous l'angle de la révolution française, la même dynamique fonctionnerait tout aussi bien en substituant au pôle peuple un pôle bourgeoisie - puisque la révolution fut "bourgeoise". Eh bien non ! Mise en face de ce pôle révélation, la bourgeoisie ne tient pas la route."

Écrit par : phil | 05/10/2008

Les commentaires sont fermés.

 
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