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26/10/2010

RENCONTRE DANS LA RUE

Lorsque l'on évoque 68, on oublie toujours, ou on tait, ce qui a précédé "les événements" proprement dits. Au Quartier Latin, à Paris, toute l'année 1967 est l'occasion d'une véritable RENCONTRE DANS LA RUE entre jeunes, et moins jeunes précisons-le; la rue, les cafés, les quais de la Seine, sont devenus lieux-bouillons de culture vivante, de dialogues, toutes classes confondues, dans un climat de ras-le-bol généralisé et en même temps d'ouverture à l'autre rendue possible par cette contagion affective qui pousse à faire vivre, à libérer, tout ce dont on a le sentiment profond qu'il est opprimé, interdit, régimenté par la fausseté. Il n'y a pas encore de récupération idéologique ou politique ; ça va venir, mais pour l'instant, c'est hors de propos; ce serait même considéré comme une ingérence. On ne met pas en valeur l'adhérence à un clan, un syndicat, un parti, ou à une organisation quelconque ; on a conscience de l'incongruité de toutes ces structures. Il s'agit bien d'une révolution d'esprit, à-même l'expérience vécue en chacun, partagée, de la saturation générée par les conditionnements imposés par les valeurs dominantes, cet échafaudage de représentations qui n'est absolument pas planté dans le réel, mais sur des arrangements des plus douteux, voire la confiscation même, organisée socialement, de la possibilité d'épanouissement spirituel, artistique. La sensibilité naturelle de l'être est bafouée, censurée, conditionnée. 
On a pu appeler cette révolution : libertaire, beatnik, bohème, ou tout ce que l'on voudra; elle tranche avec les schémas connus, représentatifs des critères de la norme. Elle est apolitique, apatride ; elle n'entre plus dans les grilles de la psychologie. Elle se vit comme un élan spontané de l'imagination créatrice. On y rencontre aussi bien des orants de la pensée de Max Stirner, de Dada, de Rimbaud, de Thoreau, des Poètes de la Beat Generation, que de Krishnamurti, Aurobindo, ou du Tao Te King. Et ce rassemblement, cette effervescence qui commence à prendre des proportions inaccoutumées, inquiétera sérieusement les pouvoirs publics. Chaque jour est vécu comme un "road movie" d'une richesse incroyable, dans la dimension sans dimension de l'ici-maintenant ; c'est une rencontre humaine délivrée des carcans, des fantasmes. Cette "révolution intérieure" se fait à chaque instant occasion d'expériences entièrement nouvelles, de rencontres humaines, de coïncidences insoupçonnées, de surprises, vécues dans une intégrité stimulante, hors des cadres; c'est la révolution de l'amour !. Une grande émotion, une fraîcheur, habitent ces moments de rencontres spontanées ; cette révolution se donne l'espace du neuf, l'espace poétique, réminiscent de la capacité de créer et de partager l'ouverture d'esprit, le langage, qui ne sont plus ceux de l'appris, de toutes ces litanies du "vieux cerveau", conservateur et répressif. On sait ce que l'on ne veut plus, et on se donne les moyens de l'alternatif, sans peur, et avec passion. Ce mouvement populaire assume spontanément en chacun la responsabilité et le risque de la Révélation qui rénove entièrement la vision des choses et des êtres, de l'avénement de la véritable identité de nature d'être humain, vivant sur Terre, qui n'a rien à voir avec les concepts, les moules identitaires qui l'emprisonnent, le dénaturent. Toute espèce de pouvoir établi sur la division, la mystification, est radicalement banni. Il y va de la dignité, de la beauté, du sens de la vie, d'honorer l'instant présent, et bien sur, inévitablement, de se trouver face à l'inconnu, exposé à l'imprévisible, et d'être sollicité intérieurement et très concrètement par une imagination transformatrice qui n'est plus celle de ce que nous donnent à espérer les processus imaginaires de négoce du conventionnel, dans lequel pourrissent les principes.
Comme le rappelle aujourd'hui Cynthia Fleury (auteure de "La fin du courage"), le courage, aujourd'hui, c'est de démissionner, de dire NON, de refuser une fois pour toutes ces sales boulots, ces représentations fallacieuses, ignobles, obscènes, ces pratiques inhumaines, ces identités et ces rôles de pacotille, ces appartenances qui ne servent, disons-le crûment : qu'à se monter la tête et à se foutre sur la gueule. Car on a bien à faire aujourd'hui à un bluff généralisé, renvoyé à lui-même, à la conscience de son imposture, dans tous les domaines. Il existe une forme d'arrivisme, de réussite sociale, qui consiste à se trahir soi-même, à s'avilir, prostitution aux pouvoirs prédateurs marchands qui empoisonnent la planète. L'idéologie du "marché" est malhonnête. Le spectacle qu'elle donne à voir est obscène, vulgaire, mystificateur, exterminateur de l'âme et de l'esprit, en résumé : barbare.
Donc il est clair qu'aux yeux de notre génération, "68" demeure la mémoire vive d'une efflorescence non éradiquée, seulement salopée, occultée historiquement par le poids médiatique des interventions politiques, syndicales, journalistiques et même pseudo-philosophiques, ultérieures, qui ont trouvé l'occasion de s'y greffer sans en comprendre l'essence, l'esprit d'origine, et qui raisonnent toujours en s'appuyant sur les "vieux schémas". Les Cohn-Bendit et compagnie font partie de ces opportunistes.
Comme le remarque aussi Cynthia Fleury, l'intégrité de soi capable de respecter le sentiment qui s'éprouve au point de manifester le refus, n'est pas glorieuse; elle est humble, anonyme, et conduit la très souvent à la solitude, à la "disqualification", à l'incompréhension, et à la pauvreté. Il serait édifiant d'établir une liste de personnalités connues, ayant fait autorité dans le monde culturel, scientifique, et en quantité d'autres domaines, depuis 68, qui ont un jour dit NON à ce monde institutionnel qui s'arrange de la barbarie. Il y en a beaucoup plus qu'on le pense!. Seulement, leur démission qui a fait scandale n'est pas médiatisée, et pour cause!... Ce n'est que lorsqu'on sort de la léthargie, de l'hypnose dans laquelle cherchent à nous entretenir les appareils de propagande, de quantification matérielle obnubilée, où une économie ne réserve plus à l'activité de l'esprit que le dogmatisme du calcul,  que l'on devient curieux,  à l'écoute d'autres sons de cloches, que l'on s'aperçoit de ce fait. La "réalité" que l'on voudrait nous imposer est MENSONGERE; elle est truffée de magouilles, d'"arrangements" crapuleux, secrètement conservateurs, de privilèges honteux, qui se défendent en pratiquant l'autoritarisme.
"Gouverner, ce n'est pas pratiquer l'autoritarisme, déclarait récemment Cynthia Fleury dans son interview donné au journal "Le Monde" du 24 octobre 2010. Pour cela, poursuit-elle, il y a les petits chefs, les petits tyrans qui n'ont rien à voir avec l'art de gouverner. Diriger, c'est conduire un peuple avec son assentiment vers des seuils que l'on considère comme des clés pour que la démocratie se renforce".
La démocratie est une "question métaphysique expérimentale" écrivait mon ami le poète Serge Sautreau, métaphysique vivante, qui n'a jamais été la propriété des "réacs", qui sait s'exprimer "quand le peuple est au peuple et la rue à la rue ; ce qu'ignorent totalement ceux qui n'y participent jamais" (in "Mai hors saison n°15 - août 2008). C'est le lieu où l'âme se lève, se vit en événement, et en avènement festif, "où ma solitude vient s'unir à celle du monde, fête où je ne perds plus mon temps." (Cynthia Fleury - préface de "La métaphysique de l'imagination").

Tumtum

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