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20/07/2013

CAHIER DE MEDITATION SUR L'EVANGILE SELON THOMAS par Ph.Dubois

 1 - Avant-propos

 

Comme je l’ai fait avant d’écrire mon livre sur la Géomancie (Albin Michel, 1987), je me suis constitué une sorte de cahier regroupant tout ce qui me paraissait digne d’être retenu, au fil de mes lectures d’approche du sujet, y ajoutant parfois quelques réflexions personnelles issues de ma méditation. Ici, il s’agit donc de "l’Evangile selon Thomas" qui fait partie de mes livres de chevet et n’a jamais cessé de me passionner autant qu’au cours de ces dernières années. Ma correspondance avec Raymond Oillet qui fut un ami proche de Stephen Jourdain, l’un des derniers grands témoins connus, orateur de la "connaissance de soi", ainsi que ma lecture assidue des notes délivrées  sur  ses  blogs  :      "Connaissance du matin"  et  "jeu-demeure" (blogs du journal "Le Monde") ravivèrent d’autant plus mon approche de cet "Evangile selon Thomas" qu’il y délivrait des commentaires éclairants, dans la continuité et l’éclaircie de ce qu’avait dit Jourdain qui pourtant ne s’y référait pas puisque son discours partait d’une expérience unique dépourvue d’influence d’école et de référence à une autorité traditionnelle.

J’avais lu les livres d’Emile Gillabert à propos de "l’Evangile selon Thomas", ainsi que les mentions que l’on peut trouver chez Raymond Abellio, Jacques Lacarrière, et d’autres auteurs. Les écrits de Raymond Oillet montrent la concordance de témoignage qui unifie la parole de Jésus telle que recueillie par Thomas à celles de Stephen Jourdain, Krishnamurti, Shrî Nisargadatta Maharaj, Maître Eckhart, Ibn Arabî, Abd’el Kader, Angelus Silesius, aux intuitions philosophiques de Michel Henry, au "Bouddhisme" Tch’an, aux sages du Tao : Lao Tseu, Tchouang Tseu, Lie Tseu, aux Patriarches du Zen comme Hui Neng, Houang Po ou Seng Tsan, ce que j’ai toujours pressenti, d’une manière à la fois infuse et diffuse, incluant bien évidemment le Dit des Poètes de tous temps.

Bien sûr, ne pas perdre de vue l’avertissement concernant la tendance au syncrétisme, problématique du comparatisme qui porterait à souscrire avec empressement à l’idée d’universaux transculturels. Il est plus prudent d’envisager la rencontre avec les visions du monde des différents univers linguistiques sous l’angle non-conclusif qui demeure dans la réceptivité, ne confondant pas altérité et subjectivité, reconnaissant l’une et l’autre sur fond de notre intériorité, capable de discerner ce qui relie, âme et monde étant immergés en un seul milieu spirituel en lequel notre subjectivité peut être capable de recevoir en elle l’altérité de la subjectivité divine.

Raymond Oillet est l’auteur d’un livre passionnant sur l’Art, passé inaperçu, peu diffusé, intitulé : "La création", dont il reprendra certains passages en les affinant au fil des centaines de pages (plus de 400) publiées sur ses blogs. J’éprouvai grande gratitude à être l’un des correspondants privilégiés à qui il envoya son "condensé" : "Le Dit de l’impensable", petite anthologie des "témoins". Le lecteur ne s’étonnera donc pas de trouver ici nombre de citations de mon ami, éclairant le commentaire des logia (paroles de Jésus), que j’ai cru bon d’extraire de ses notes et de replacer sous chaque logion concerné.

Mais venons-en au vif du sujet…

 

Au moment où la Seconde Guerre Mondiale prenait fin, au cours de l’hiver 1945, des paysans égyptiens découvraient en retournant la terre, aux environs de la ville de Nag-Hammadi, une jarre contenant 54 parchemins enroulés, manuscrits en langue copte datant du 4ème siècle. Parmi eux, un Evangile regroupant 114 logia ou paroles attribuées à Jésus, recueillies par Didyme Jude Thomas, le "Jumeau", qui a le mérite de présenter sous forme épurée et concise ce qui a pu nous parvenir remanié et dénaturé à travers les Evangiles canoniques.

Ces textes qui ont été copiés et traduits au cours des premiers siècles, la tradition postérieure a tenté de les faire disparaître. Lorsque la religion chrétienne est instituée, en 325, au premier Concile de Nicée, il existe de nombreuses formes de "christianismes". Influencé par le judaïsme et convoqué par l’empereur romain Constantin Ier, ce concile va aussi "mettre de l’ordre", faire un tri dans le contenu destiné à devenir officiellement la source témoignée du Nouveau Testament sanctionné par la future religion "apostolique et romaine". S’en suivra l’excommunication de nombreux gnostiques jugés hérétiques, ainsi que le rejet de textes jugés incompréhensibles ou dérangeants. Le choix se portera sur les évangiles beaucoup plus anecdotiques qui sont ceux de Pierre, Paul, Matthieu, Luc... dans lesquels est mise en valeur une interprétation messianique prophétique qui arrangeait les intérêts politiques et ecclésiastiques.

Ainsi, ce que Jésus observait de son temps chez les scribes et les pharisiens perdura-t-il en allant jusqu’à déformer et occulter ce qu’il avait réellement dit, et cela pour cause et profit d’idéologies dominantes dualistes, pour lesquelles le dogmatisme constitutionnel n’eut aucun scrupule à recourir à l’obscurantisme. "Tous les systèmes visent à endiguer le flux métaphysique, à dompter et à dresser l’être selon les normes de la collectivité (…) Dans de tels Etats, on s’en remet finalement à la police." (Ernst Jünger – "Traité du Rebelle ou le recours aux forêts") 

Le témoignage rapporté par Thomas rejoint celui d’autres éclaireurs qui, en tous temps, ont témoigné de la révélation de leur véritable identité, en d’autres lieux et à d’autres époques. Hommes de Lumière ou "réalisés", éveillés/éveilleurs ou encore gnani (de jnana, en sanskrit : la connaissance de soi). La Gnose (de gnosis), connaissance de soi "par le Vivant qui est en nous" n’emprunte pas le chemin des croyances. Y prime l’intuition personnelle, la découverte intime de l’essence une et unie et de l’existence multiple et contradictoire que je suis. Expérience libératrice, renversant toutes les habitudes mentales, "expérience dépourvue d’étiquette comme de noyau conceptuel dur" précise Raymond Oillet.

La grande découverte de notre moi profond est celle d’une solitude intérieure absolue ; solitude fondamentale de notre essence spirituelle. Solitude qui ne sépare pas, n’isole pas ; elle est l’expérience vivante de notre intériorité profonde, la mise en œuvre de la "sentience", néologisme qui désigne la faculté de sentir, d'éprouver, d'avoir une vie subjective. Si je l’explore, j’y découvre le sentiment d’être relié à tout, la tranquillité inconditionnée qui règne à l’arrière-plan, et j’éprouve la lumière et l’amour dans l’ébullition éruptive du mouvement de vie originel. Mais attention, pour le gnostique, la mystique n'est pas un éveil mais un assoupissement qui appartient encore au domaine du psychique, de la "rêvasserie" diraient certains gnani, ou de la projection mentale qui fonctionne avec la mémoire. L’Occident a ignoré la notion de "présent libérateur" qui est un thème essentiel des enseignements orientaux : les Védas, le Bouddhisme, le Taoisme, le Tch'an, le Soufisme, et que l’on retrouve dans les logia.

L'instant est subreptice, il est toujours unique et participe du mystère, il échappe à l'historicité comme à la multiplicité. L'attention qui donne la compréhension est celle qui porte sur le présent, où nous ne pouvons qu'être et non penser. La présence se vit comme une identité. Dans l'instant présent, le temps se déréalise. Toutes les temporalités dont nous sommes persuadés, et qui ne sont rien d'autre que des projections mentales, peuvent cesser immédiatement pour laisser place à la non-temporalité absolue que contient l'Instant. Le vécu intemporel n'inhibe pas la dimension temporelle mais celle-ci est reléguée à un plan fonctionnel, sans implication historique ni anecdotique.

Jésus était donc un "gnani". Un gnani est un être ayant réalisé sa nature de lumière et de ce fait, apte à en parler. Nisargadatta (1897-1981) disait à ce propos : ".Ce n’est pas moi qui parle, les mots apparaissent dans mon mental et je les entends être prononcés". Si j’entends les paroles du gnani, je m’aperçois soudain que c’est de mon propre cœur, de l’Esprit pur en moi, qu’émane l’instruction. C’est une confirmation. Il se produit une aperception visionnaire de ce qui ne peut être perçu par les sens et la pensée, saisissement de révélation intime de la conscience en elle-même. Il ne s’agit pas là d’une relation de personne à personne ni d’un processus de cause à effet, mais de la perception de la perception, de la perception pure, directe, par le cœur, saisissement. Expérience non-objective, qui ne pourra jamais se prouver. La rencontre n’est pas "mondaine", elle n’a pas lieu dans ce plan mental sélectif fait de jugements, d’évaluations comparatives et d’opinions. Le propos est l’expression spontanée de la pure Conscience, la présence de la Vérité elle-même qui ne se laisse pas prendre aux mots. En cela, on s’aperçoit d’une façon inexplicable que l’écoute est attirée par ce qui coule de source, de la Source de ce qui se dit et de ce qui écoute. Une Immensité, en dimension d'infini. C’est pourtant le palabre hanté par les concepts, de vieux oripeaux, ou réfugié en eux comme dans des uniformes, qui transparaît dans les questions des "disciples" qui ne s’avèrent ni touchés intérieurement, ni traversés en humilité et en gloire, incapables de réaliser l’immanence-transcendance, parce qu’obnubilés, ici par les prophéties de l’Ancien Testament et le destin d’Israël, ailleurs par les "implants" de la société et de la culture mondaine contemporaine.

Dans la surinformation éparse, publicitaire, propagandiste, matérialiste, qui règne dans le monde d’aujourd’hui, cette présentation du gnani-éveillé/éveilleur fait presque déjà partie d’un cliché de la culture généraliste, mais dont le lecteur qui n’en a jamais rencontré pourra douter de l’existence, mettant ce témoignage, comme on entend souvent dire dans les médias, sur le compte "des sectes" ou de je ne sais quel idéalisme subjectif. Il est chose certaine que ces organisations contre-initiatiques existent, favorisant la confusion et l’amalgame. Cependant, la parole de Vérité déborde la perception divisée en sujet/objet de la pensée commune, tissée par la représentation. Elle excède la psyché, efface le proche et le lointain par sa présence, et rend sensible l’Esprit qui, bien qu’immatériel, est une réalité concrète de ce monde.

Dans la démarche de connaissance de soi, le spirituel, l’Esprit, se manifeste sous une forme physique, une "figure d’apparition", selon la tradition soufie, perceptible à l’Imagination seule, sans médiation d’une donnée sensible dans l’instant de la contemplation. Cette apparition transcende l’espace et le temps. Ce qui est réellement aimé en elle, c’est ce qu’elle montre comme en étant l’Image, quelque chose de non encore advenu, et en laquelle est éprouvée la présence intérieure à soi-même. Cette Image ne peut être qualifiée d'"extérieure" et personnalisée ; elle se révèle dans l’intériorité de mon être ; elle est reconnue comme étant mon être-même. Il est simultanément vrai de dire qu’Elle est en moi et qu’elle n’est pas en moi, car il y a "deux en Un". Et nous arrivons là, peu à peu à l'"Evangile selon Thomas".

Lire se prête à relire, de même que voir à revoir et penser à repenser, pour autant que la faculté interprétative ne bénéficie pas toujours de la disposition requise, de l’ouverture réceptive permettant de déceler intimement et immédiatement le sens caché. On y revient. En cela la maturation qui découle de l’écrit diffère sensiblement de l’énoncé oral, d’où la distance vis-à-vis des Ecritures que l’on trouvera fréquemment mentionnée chez les gnani, tandis que l’espace d’écoute de ce qui est dit en sa présence est d’une qualité infiniment supérieure, sollicitant directement l’être au lieu de la résonance intime, sans échappatoire d’ordre psychique, là où le percept est nu, où s’exerce la transparence, instantanée, et donc où il y a capacité d'être saisi par la lumière de toute perception, la Conscience pure qui nous habite.

Le "Royaume de la lumière du Père" dont parlait Jésus, c’est la Lumière, qui est mon essence même. La Lumière est l’agent de la cosmogonie parce qu’elle est l’agent de la connaissance. "Père" peut être remplacé par Tao, Soi, Réalité ultime, Absolu, Origine, Vie… C'est le Sans-Nom, le Nom immuable, le Non-Manifesté, "ce dont on ne peut parler".

Il y a Deux : l’Absolu devient double en assumant sa propre êtreté. L’Un en deux crée le lien de réciprocité en co-naissance, Conjonction où se réalise la réflexion et la célébration de l’un par l’autre. Ce lien est le "cela en vous" dont parle Jésus. L’Un ne peut se connaître sans le deux. Il y a Moi et moi, l’Absolu et la personne "je", le Père et le Fils pour Jésus. Comme tout gnani, Jésus rejette la croyance, il s’adresse à l’esprit, à la connaissance. Un esprit fruste est incapable de distinguer la parole authentique, la Présence, dans l’univers "mentalisé" qu’il se donne à voir et à entendre. Jésus refuse le conditionnement de la tradition juive dans laquelle son corps de chair est apparu, ce qui lui vaut de passer pour un ennemi de la Loi ; Pilate et Hérode redouteront en lui un perturbateur de l’ordre public. Ce que laisse entrevoir le témoignage des logia, c'est l’intolérance vis-à-vis de l’Eveil à soi, dans les sociétés formatrices du monde occidental qui défendent leurs structures institutionnelles. Malentendu lourd de conséquences puisqu'il va se prolonger durant plus de deux mille ans, se soldant par l’oppression, la persécution, l’usage notoire de l’obscurantisme, la dictature des dogmes qui, rejetant la connaissance dont les gnani sont porteurs, s’attacheront plus volontiers à l’enseignement, conditionnement civique et religieux (ou athée), qui est le contraire de l'éducation, instruite de cet héritage universel et intemporel de sagesse humaine, pour ainsi dire faire appliquer la loi du sommeil au niveau de la conscience individuelle, dont savent toujours tirer profit quelques autorités gestionnaires du troupeau.

Jésus n’est pas "le Christ" qu’on nous a présenté depuis 2000 ans. Il n’est pas "chrétien", de même que le Bouddha n’est pas bouddhiste et que Lao Tseu n’est pas taoïste. Aucune preuve de son existence n’a été établie, de même que pour Lao Tseu ou les Rishis védiques, mais cela n’a pas vraiment d’importance. Il existe une qualité imaginale de l’espace-temps que les Soufis nomment Hûrqalîa ("lieu" ou région où le corporel se spiritualise et où l’esprit se corporalise) dans laquelle les données quantitatives, objectivées, sont sans valeur. L’information y subit un traitement "orienté" par l’intuition fondamentale, bien différent de celui de l’appréhension psychique qui s’opère en mode quantitatif.

En Hûrqalîa, l’homme intérieur s’édifie ; la transfiguration du monde s’effectue par et dans son intériorité. La Vérité s’éprouve et la Beauté s’aperçoit, tandis que mon être dans le monde s’élève, s’exhausse par une ampleur et une intensité croissantes dans l’univers concret que je deviens. Toute succession temporelle coïncide dans un éternel Instant ; toute donnée "extérieure" ou "événement de l’âme" en puissance, reconduit le temps historique au "temps intérieur", vertical. Ce qui rejoint la vision d’un "monde en tant que Brahman" dont parlait Shankara, en Inde. Dans celle d’Ibn Arabî, il n’est absolument rien au monde qui ne reste en vie plus d’un instant, et le Shaykh illustre cela par l’image des bulles à la surface de l’eau. Il ne s’agit que de l’Absolu, ne cessant de se diversifier en un nombre infini de choses concrètes. De même, il n’y a aucune substance solide dans le monde qui vit d’une vie nouvelle à chaque instant, et le Shaykh Al Akbar donne en exemple la flamme qui n’est, si on la regarde attentivement, constituée que d’une série de flammes différentes qui apparaissent et disparaissent à chaque instant.

Comme les autres éveilleurs, Jésus est hors de l’Histoire qui l’a trahi ; il est hors des religions qui ont trafiqué ses paroles, ramenant dans les récits de sa vie les ignominies relatées dans la Bible, notamment le complexe de Caïn (rivalité, jalousie, poussant au meurtre) tellement précieux aux hommes de pouvoirs.

Le catéchisme qui valorise les écrits évangéliques attribués à Paul, Mathieu, Pierre, Luc, Marc… est empreint de cet esprit tortueux qui met l’accent sur la culpabilité, le rachat par la crucifixion, l’espoir (et en même temps la privation) d’une vie meilleure, projetée dans un ailleurs, "au ciel"… et accorde une large place au bavardage lénifiant, moraliste, et aux affabulations. Jésus n’a rien à faire du "confucianisme" hébraïque dans lequel ses disciples se maintiennent, hormis Thomas et Marie de Magdala, sa compagne. Chez Thomas et Marie, nulle complaisance à rapporter des "miracles", tours de magie, ou à transformer les paroles de Jésus en prophéties.

La manifestation d'un pouvoir (magique), quelle qu'elle soit, n'a jamais été le signe de la réalisation ; elle aurait au contraire cette faculté d’attirer chez l’esprit averti, la suspicion d'une esbroufe manipulatrice. La résurrection est entendue comme l’Eveil, ici-maintenant, "dès ce corps" confirmera Philippe dans l’Evangile sous son nom, également retrouvé dans la jarre de Nag-Hammadi, qui possède, comme celui de Jean d’ailleurs, quelques passages reflétant la version épurée de Thomas. Naître une seconde fois en s’éveillant, en quittant d’un seul coup cette histoire délimitée, et se trouver libre, inopinément, sans "savoir" mais malgré tout avec certitude, libre de tout ce qui s’est trouvé limité par un préjugé d’expérience, c’est "notre affaire", c’est maintenant. "C’est éprouver toujours – moi, personnellement, à l’instant – dans l’ébullition éruptive du mouvement de vie, qu’il n’y a que de la lumière et de l’amour" écrit Raymond Oillet (Connaissance du matin) ; et il ajoute : "Ne reste que la difficulté de vivre en conjonction.: moi et moi et moi… le Père, le Fils et toutes les créatures-créations, icônes ou déjections…".

"Le Fils est la compréhension du Père par lui-même, et il est, dans le Père, l’ouvrier créateur de toutes choses" dit aussi Maître Eckhart (1260-1329). Il est ainsi Enfant de la Vie. En subordonnant l’exister à l’être, le Fils parachève l’œuvre de création où le Père se donne à co-naître.

Les Deux ne se confondent pas. L’économie du Seul s’opère en moi. Cet événement exige au moins deux Personnes, le Père et le Fils ; il s’agit d’une co-naissance. Je suis la source de l’épanchement et je demeure au commencement. Je suis, avant d’exister, avant le temps. Le Royaume (dont parle Jésus) est sans assujettissement. Je demeure libre de moi-même.

Tandis qu’Ibn Arabi décrivait l’existence tout entière comme "une imagination dans une imagination", et évoquait le "Jésus de ton être", le poète William Blake appelle Jésus : "Jésus l’Imagination".

L'imagination créatrice échappe à toute instrumentation sociale ; elle est capable de transfigurer le monde dans le Moi transcendantal par l'imaginaire pur, non mental, non subjectif, désobjectivant, restituant à la Vie, ce qui est sienne. Le Seul, l’innombrable, engendre ce que je suis en mode imaginaire. L’imagination vérace est une sensibilité supérieure, et non la fantaisie, la "folle du logis". Toute l’existence est imaginaire ; l’espace et le temps sont imaginés. Toute limitation est imaginaire, seul le non-limité est réel. Rien, sauf notre propre imagination, ne peut nous troubler. La confusion c’est de prendre pour la même chose le limité et le non-limité. "Quand vous aurez compris que rien de perceptible ou de concevable ne peut être vous, vous serez délivré de vos imaginations. Voir chaque chose comme imagination née du désir est nécessaire à la réalisation de soi. Nous passons à côté du réel par manque d’attention et nous créons le non-réel par excès d’imagination. (…) Vous pensez être quelqu’un mais vous n’êtes rien de tel. C’est uniquement l’Absolu, imprégnant toute chose, qui vous accorde ce sentiment d’être en s’exprimant à travers le corps… L’identification au corps et au monde n’est qu’un phénomène existentiel mal interprété… Notre monde est réel, mais votre façon de voir ne l’est pas." (Nisargadatta Maharaj – Je suis)

"La connaissance est essentiellement intelligence spirituelle : elle n’a ni vocation, ni destination morale. Elle est ‘cela’ en floraison, vivant et autonome, régent ; cette ‘noblesse’ où nous convoque Maître Eckhart. Elle infirme l’égoïsme, pas seulement par son impitoyable lucidité mais par la bonté qu’elle avive, la compassion, la générosité. Je dois préciser que la connaissance n’autorise pas l’immoralité, surtout pas l’inversion d’une morale sociale inspirée des commandements de la religion dominante. Ni scandale recherché, ni provocation calculée. La connaissance ne commande rien d’autre qu’elle-même, sans obligation ni sanction. (…) La connaissance ne recommande aucune violence, et l’affirmation de la non-violence proclamée est bien aussi une autre violence. Il en est ainsi de tout ce qui découle d’un programme arrêté, d’une idéologie, cet exercice fou de raison pure, d’un messianisme, ce déguisement de l’ignorance, de la peur et de la haine". (Raymond Oillet – Connaissance du matin).

Présence ou Dignité imaginative (Ibn Arabî) : faculté médiatrice, Imagination active ou créatrice.

Henry Corbin propose, afin de sauvegarder cette "Dignité" et éviter toute confusion avec l’acception courante du mot "imaginatif", le néologisme : l’Imaginatrice.

En parlant de l’Imagination, Henry Corbin écrit : "Elle peut être un voile, un voile se chargeant d’une opacité telle qu’elle nous asservisse et nous prenne au piège des idolâtries. Mais le voile peut s’alléger en une transparence croissante, car il n’a été instauré que pour que le contemplatif réalise par lui la connaissance de l’être tel qu’il est". Stephen Jourdain avouera lui-même : "je me suis pris la main dans le sac !".

Depuis sa découverte, l’Evangile selon Thomas, traduit et commenté, a fait l’objet de publications dont le lecteur néophyte ne discernera pas forcément au premier abord l’interprétation tendancieuse que lui donnent des auteurs de confessions religieuses judaïque ou orthodoxe. Il s’agit pourtant là de tentatives insidieuses de récupération. Rien de plus opposé à l’esprit des logia, en lesquels il apparaît clairement que Jésus dénonce ces organisations qui ont "volé et caché" les clés de la connaissance qu’il nous transmet, que de les insérer dans le corpus d’une religion établie. Cependant Ibn Arabî déclarant que "La Compassion divine embrasse aussi le Dieu créé dans les croyances" nous prévient de l’impasse d’idolâtrie métaphysique qui exclurait de la compatissance ces croyances en leur refusant la capacité de s’émanciper de la virtualité et de l’ignorance qui les tiennent encloses en leur limitation et en leur intransigeance. "Sois donc en ton âme comme une matière pour toutes les formes et toutes les croyances". En d’autres termes : je sais "qui" je suis, ce que je fais, quand je ne blesse pas, pas même l’orgueil ou la violence de ce semblable qui s’ignore et s’emporte contre moi.

"La gnose (connaissance de soi) n'est pas une religion, surtout pas une secte comme on l'entend aujourd'hui, espace refermé de pensée ou de croyance ; elle est cette spiritualité vivante au cœur d'une personne, la découverte intime, par soi-même, de l'essence une et unie, et de l'existence multiple et contradictoire – que je suis. Il n'y a pas d'édifice théorique stable dans la gnose, sinon le rejet primordial, intuitif, de la gratuité, voire, comme on l'a dit, de l'absurdité de l'existence. (...) La gnose n'est aucunement une religion et ne propose pas de vérité systématique : seulement le discernement, une absolue sincérité, un engagement total vis-à-vis de l'unique vérité dévoreuse de concepts, d'égoïsme et de peur. Ni hiérarchie ecclésiastique, ni morale commandée, bien au contraire : une veille alerte, critique, à tous périls exposée... Il y a bien des malentendus encore concernant ce mouvement de pensée et d'expérience dépourvue d'étiquette véritable comme de noyau conceptuel dur. Le plus grave, parce que le plus fréquemment répété, est dans l'accusation de dualisme, dualisme absolu qui situerait le monde entier au royaume du mal, de la matière et de ses aveuglements, tandis que le salut serait dans l'échappée, la fuite voire la disparition et la mort dans un au-delà d'esprit pur non contaminé d'existence, de désir, exempt de toute aliénation ou perversion. Rien n'est plus faux". (Raymond Oillet)

 

 

Commentaires

Bravo pour cet article qui replace clairement l'Evangile selon Thomas comme un écrit vivant et ésotérique, et non comme un énième texte moralisateur chrétien et exotérique.
A son sujet, je me permets de mettre deux références importantes, qui reprennent, complètent ou approfondissent vos propos :
- Gillabert Emile, l'Evangile selon Thomas,
- Moreau Régis, Les clefs du Royaume Eternel.
Bien à vous

Écrit par : Turpin | 15/07/2014

Oui, bravo pour cet article qui laisse émerger la gnose en sa pureté intemporelle. Mais justement, ne faut-il pas formuler cette vérité intemporelle dans nos propres mots ? Fut un temps où Jésus n'était pas encore né, Jourdain et Nisargadatta non plus qui, chacun, ont avec leurs propres mots exprimé la même vérité sous des différences d'expression qui sont moins des divergences de fond que l'expression d'une richesse inépuisable du réel. C'est ainsi que nous pourrons toucher nos contemporains : non en nous appuyant sur nos aînés, quelque géniale fut leur expression : on pourrait toujours nous dire "vous l'avez appris dans les livres", mais en exprimer la vérité de nous-mêmes tels les grands poétes et artistes, vérité de soi qui s'identifie dans ses profondeurs au réel universel.
PS : je crois que, tout jeune, c'est l'un de vos livres sur la géomancie (éd.dangles) que j'ai lu avec grand intérêt, à une époque où je cherchais le sens profond de mon existence. J'ai abandonné aujourd'hui ce type de pratique : pourquoi chercher par des méthodes extérieures ce que l'intuition peut donner immédiatement et sans risque d'erreur d'interprétation ? Mais je ne renie rien de cet intérêt que j'ai porté à des pratiques qui témoignaient d'une dimension de la vie qui ne saurait être comprise par une approche cartésienne.

Écrit par : CEDRIC JEGOU | 11/05/2015

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