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20/07/2013

POSTFACE

Postface

 

 

L’Église de Rome nous a fait connaître Jésus d'une façon déformée, inspirée de l'Ancien Testament, délimité par des commandements et des interdits, assortis de la menace d’une éternelle torture infernale, inspirée par la doctrine de Paul, qui donnera lieu au rituel du sang rédempteur qui l'obnubilait. J'avoue que cet aspect m'a éloigné de Jésus durant des décennies, mais je me doutais qu'il y avait très certainement dans ces évangiles canoniques quelque malversation. Je me suis tourné durant les années 60 vers la lecture des œuvres quasi-complètes de Shrî Aurobindo (dont "La vie divine" me parut être le fleuron), puis des Védas (éditions Planète), me passionnant pour l'approche méditative et l'observation des mécanismes mentaux tels que décrits par les auteurs indiens d’ouvrages sur le Yoga tels que Patanjali, Sivânanda Saras-vati ("La pratique de la méditation").

L'interview en français de Jidhu Krishnamurti dont j'avais lu quelques livres, à la télévision (émission "Les conteurs" d'André Voisin), quelques années plus tard, en 1972, me bouleversa. Pour la première fois, un être humain apparaissait à l'écran, parlant, s'exprimant. A fouiller dans ma mémoire, je me demande si cet abbé d'un lycée versaillais, au cours de mon adolescence, n'avait pas, en fin d'année, pris l'initiative d'inclure dans son programme d'instruction religieuse, quelque détour du côté de la gnose, de la christologie des premiers siècles, et même de Maître Eckhart. Le catéchisme ne m'intéressait pas ; j'éprouvais physiquement le malaise de son prosélytisme. Mais tout ce qui concernait l'exploration, et je me souviens de séances de méditation silencieuse (exercice de recueillement, sans direction, dépourvu d'objet de pensée, dans la non-pensée, purement réceptive) me semblait infiniment plus concret que tout le décorum de la Chapelle Sixtine. Je ne saurais dire si l'"Evangile selon Thomas" fut évoqué par cet abbé, en tant qu'apocryphe, mais ce n'est pas impossible.

A la fin des années 60, découvrant le "Tao Te King", les œuvres complètes de Tchouang Tseu, le Yi King, le Livre Tibétain de la mort (Bardo Thodol), je fus convaincu que les poètes, même ceux qui écrivent : "Merde à Dieu" sur les murs d'une église, vivent une expérience métaphysique ; le Rimbaud des "Illuminations", Artaud, Daumal... mais tout cela néanmoins, n'était pas décapé d'une vague connotation christique qui demeurait encore à débarbouiller. 

Au rayon des détergents je trouvai "Le symbolisme de la croix" de Guénon, et Alan Watts. Mes amis poètes nourrirent mon aventure en me faisant découvrir et parfois rencontrer des hommes remarquables, hors du commun, tel que Jean Carteret, puis Jean Klein, Stephen Jourdain. Dans les années 80, terminant la rédaction de mon ouvrage sur la géomancie, j'inaugurai un pèlerinage en Andalousie en compagnie des traductions d'Ibn Arabî et des livres d'Henry Corbin sur le soufisme. Le Shaykh Al Akbar continua de guider mes pérégrinations, au cours de plusieurs voyages au Maroc, de la même manière que William Blake avait conduit mes pas en Angleterre, bien des années avant. A Fès, La Fontaine des Ânes n'existait plus, mais les bains de foule, les rencontres imprévues, l'aventure intérieure et l'expérience du temps plus originelle que celle qui sous-tend la socialité d'usage s'y révélaient fécondes. "Le but suprême du voyageur est d'ignorer où il va. Le but suprême de celui qui contemple est de ne plus savoir ce qu'il contemple. Chaque chose, chaque être, est occasion de voyage, de contemplation" (Hou K'ieou Tseu). Les poètes et les sages chinois ne semblaient guère intéresser les autochtones. Les berbères possédaient leurs propres dictons. L'interjection interrogative : "Chkoun ?!" (Qui est là ?) me plût d'emblée. Elle interpelle l'identité, également le silence qui succède au "Qui suis-je ?". Elle est aussi soudaine que les êtres et les choses qui apparaissent en ce monde, dans une apparente confusion et la distorsion qui peut s'emparer du percept, "eau limoneuse" des taoïstes. La réponse s'articule entre sommeil et éveil, entre ce qui se voit, qui témoigne, et l'inconnu. Une nouvelle question peut surgir : à quelle réalité oses-tu prétendre ?... Il s'agit d'un jeu. Si tu fais attention, tu es édifié par de subtiles modalités vibratoires. C'est ce que disait Khalaf le Berbère, le géomancien inspiré par les figures du sable. Jésus en avait-il connaissance lorsque ces mêmes scribes et pharisiens, voleurs des clés de la gnose lui demandent une fois de plus de "se faire partageur", lors de l'épisode de la "femme adultère" sur le point d'être lapidée ? (Jean, 8, 1-11). Jésus se met alors "à tracer du doigt des traits sur le sol". L'oracle montrait-il clairement la situation : une provocation en duel entre la Loi de Moïse et lui ? Rappelons que le tracé des traits donne lieu en géomancie à une confrontation de valeurs symboliques aboutissant par synthèse à un jugement issu de deux témoins (dispositions internes et externes). La réponse obtenue ne prend ni le parti de la femme ni celui de la Loi ; elle est finalement celle du Gnani qui renvoie à l'examen en soi-même de ce qui est mis en accusation, à la "poutre" du logion 26. ("Que celui qui est sans péché lui lance la première pierre.!"). Les accusateurs, ces légalistes qui voulaient le piéger, sont pris au piège, deviennent les accusés, et quittent la scène. "Ou sont-ils donc ?" dira Jésus à la femme.

Il s'agit d'un jeu... "que la Déité se donne" (Angelus Silesius). La contemplation de ce qui (se) passe, de ce qui se décrit à nous, par nous, dans l'image de la lumière, nous révèle sa source. Mais l’image du Père nous est cachée... par sa lumière. Aucun être ne peut se prévaloir d’une connaissance du Père. Le Soi, dont le moi n’est que l’expression visible et temporelle, réside dans la lumière intérieure, invisible, intemporelle. C’est la raison pour laquelle le Soi est invulnérable… (logion 67). En Lui, chaque être est de manière égale unifié à l’Être absolu, l'Un sans second, appelé "le Père" par Jésus. L'Evangile de Thomas éclaire la confusion qui retient les randonneurs solitaires les plus hardis dans la brume des châteaux de cartes qui portent des noms comme : L'Homme, L'Etat, Dieu, la Liberté, la Vérité, l'Humanité, la Patrie... et qui encore hantés par ces "fantômes" dont ils ont voulu se libérer, demeurent prisonniers du blasphème majeur. Il est question bien sûr de celui du logion 44, contre l'Esprit, dont ils ignorent l'essence vivante en eux-mêmes. Ce sera le cas d'un Max Stirner (1845) qui s'élève contre le "vol fait à l'individu" dont sont redevables tous ces prédicats, concepts majusculés, "joug étranger d'une puissance supérieure, humiliation aux pieds d'une sainteté quelconque, proposés en devoirs, vocations, idéaux sacrés". Les nouvelles formes d'outrages qui soumettent à une généralité abstraite arborent les noms de libéralisme, de socialisme, d'humanisme... tous les "ismes".

"'L'Homme' ne peut avoir de réalité qu'en Moi et par Moi" clame Stirner. "Nos athées sont de pieuses gens !". L'esprit libertaire antichrétien de Stirner n'est pas si éloigné que ça de l'esprit des logia, dans la mesure où il invite à une prophylaxie, un désenvoûtement, qui ramènent à la priorité sacrée du sujet. La notion d'"égoïsme" utilisée par lui comme base thématique, apparaît dépouillée de toute connotation culpabilisante ; elle s'appuie sur une constatation d'ordre élémentaire, exempte de tout entachement moral. Un même esprit libertaire anime le discours sur la propriété dérobée de l'Unique, que celui qui dénonce la mystification opérée par les scribes et les pharisiens. "On se contenta pendant longtemps de l'illusion de posséder la vérité, sans qu'il vînt à l'esprit de personne de se demander sérieusement s'il ne serait peut-être pas nécessaire, avant de posséder la vérité, d'être soi-même vrai". Voilà une remarque de Stirner qui vise au cœur de l'essentiel : être "soi-même vrai", être soi, intégralement, authentiquement, ne pas tricher. Cependant, l'auteur, qui perçoit l'abîme qui sépare les deux conceptions : "je suis mon but" (et "je cherche") et/ou "je suis mon point de départ" (et "je jouis de moi" précise t-il, "je ne tremble plus pour ma vie, je la 'prodigue'") s'est contenté de cette étape sans poursuivre l'exploration. "Vous vous cherchez ? dit-il,  c'est donc que vous ne vous possédez pas encore ! Vous vous demandez ce que vous devez être ? Vous ne l'êtes donc pas ! Votre vie n'est qu'une longue et passionne attente".

Nous allons voir comment les déductions et surtout l'imprécation finale qui en constitue la conclusion, arrêtent Stirner sur son promontoire et le stigmatisent dans une forme de préjugé, ironique et blasphématoire qui lui interdit de s'élever plus haut : "Le penser absolu est le fait de l'esprit humain, et celui-ci est un Esprit saint. Aussi ce penser est-il le fait des prêtres ; eux seuls en ont l''intelligence' et ont le sens des 'intérêts suprêmes de l'humanité', de l''Esprit'. Les vérités sont pour le croyant une chose accomplie, un fait.; pour le libre penseur, elles sont une chose qui doit encore être décidée. Quelque débarrassé de toute crédulité que soit le penser absolu, son scepticisme a des bornes, et il lui reste la foi à la vérité, à l'esprit, à l'Idée et à sa victoire finale : il ne pèche pas contre le Saint-Esprit. Mais tout penser qui ne pèche pas contre le Saint-Esprit n'est qu'une foi aux esprits et aux fantômes".

Raymond Oillet, me répond à ce propos : "Stirner est un penseur authentique, courageux, marginal, qui a découvert par lui-même l'importance cruciale du sujet et sa dimension sacrée. D'ailleurs Steve en avait entendu parler et nous avions eu un échange à ce propos, il y a longtemps. Mais Stirner est trop excentrique, je veux dire par là incapable de préciser sa pensée, suffisamment pour nous accompagner aujourd'hui alors que nous sommes nourris de sources, d'enseignements et de révélations même récentes qui nous ouvrent une voie royale au 'secret' – et il n'a pas non plus le vocabulaire. Ce qu'il appelle 'prêtre', un peu comme Victor Hugo, ce sont des 'témoins', des 'prophètes', sûrement pas les prêtres de la religion établie... Le plus grave, évidemment, c'est qu'il ignore tout de l'évangile de Thomas qui, lui, nous donne... tout ! De l'enseignement de Jésus. La dimension sacrée de l'Unique, chez Thomas, n'est aucunement dans une religion, quelle qu'elle soit, mais dans la connaissance de soi – exactement d'ailleurs comme chez Ibn' Arabi qui semble s'en être inspiré ! "Quand vous vous serez connus, vous serez connus..." "Mais s'il vous arrive de ne pas vous connaître, alors vous êtes dans la pauvreté et c'est vous la pauvreté..." (log 3). Tout se tient, de même ce Royaume qui demeure sous mes yeux et que je ne vois pas. Que j'opère ma transformation et toute connaissance, de moi-même et du monde, en sera métamorphosée ! Cette notion d'Esprit pur qui n'appartient à aucune religion – l'Absolu chez Nisargadatta – est au centre de Thomas/Jésus, et Stirner n'a jamais rejoint cette altitude".

Le "grand personnage" (log. 98), qu'il soit l'ego infatué ou le surhomme étatique, représente la force du faible, entraîné au mépris, aux instincts préhensifs, dominateurs. Non pas la faiblesse-souplesse qui "accompagne la vie" dans le Tao Te King (ch. 76) mais celle qui "se fait forte" en se durcissant, dont l'arrogance fait fond sur une illusion, méprise communautaire (collective), où la bête vient s'emparer de ce que l'humain délaisse, par manquement, par mésestime. Il se laisse alors "dévorer par le lion" (log. 7).

Pareillement à Stirner, Henry David Thoreau (1817-1862) tenait les institutions l'assujettissement qu'elles impliquent, en indifférence. Les fictions collectives lui apparaissaient insensées. Y souscrire relevait de la perte de conscience et d'estime de soi-même, autrement dit : de la trahison (de soi). "Là où la vérité décroît, une institution s'édifie". Il avait pour amis le poète-philosophe Ralph Waldo Emerson, un bûcheron, un sage amérindien et les esclaves afro-américains. Déterminé à récuser l'hypocrisie contractuelle des contractures sociales, par amour de la pure sociabilité qu'il entretenait avec eux, en marge des grands principes, il était perçu comme un "bon à rien" par ses détracteurs, et n'en avait cure. Il se sauva en lui-même en ne contrariant pas sa nature, pratiquant "la vie dans les bois", lisant les textes sacrés de l'Inde, ceux des Soufis, et reprenant volontiers les apophtegmes du Tao Te King filtrant à travers les traductions de Kong Fu Tseu (Confucius).

Dans son "Plaidoyer pour John Brown", activiste abolitionniste condamné et pendu, pour lequel Victor Hugo tenta vainement d'obtenir la grâce, il écrit : "Vous qui prétendez aimer Jésus crucifié, voyez ce que vous êtes prêts à faire à celui qui s'est immolé pour sauver quatre millions d'hommes (les esclaves Noirs)" (...) "Si vous savez commencer vous saurez quand il faudra finir. En nous apprenant à mourir, ces hommes nous ont en même temps appris à vivre". Certes, ses références font appel à la présentation paulinienne d'un "Jésus crucifié" qui baigne l'évangélisme américain, mais il écrit encore: "Tout se résume à cela : nos personnalités appartiennent à une espèce médiocre ; ils le savent bien, ces gens-là, que nulle divinité ne les a désignés mais bien que ce sont les votes de leur parti qui les ont élus".

J'ai pris en exemple ces deux auteurs, éloignés en bien des points, pour illustrer la révolution intérieure qui se produit dans l'être qui s'aperçoit qu'il vit, plongé dans une société de corruption généralisée, dans laquelle ce que l'on appelle les relations humaines sont imbibées d'hypocrisie.

Comme Jésus, il y a de fortes chances de n'y rencontrer que des ivrognes. Le réflexe est toujours le même : chacun essaie de se donner une contenance et l'organisation qui s'en suit, faussée dès le départ, inaugure l'outrage, la perte de soi. Le régime de l'obscurité a déjà pris place là où bruit la rumeur de l'hostilité, où fouillent les radars de l'intrusion perverse. L'Abandon de soi provoque fatalement, inévitablement, le déferlement des chimères et des monstres que cette obscurité abrite et dont elle se repaît. C'est ce qui arrive si je ne me connais pas. Logion 67 : j'aurais beau "tout connaître", avoir inventorié le jeu de cartes des concepts majusculés, qui m'ont été "volés" et érigés en caricatures, m'imaginer, fort de mon expérience, "assuré" au point de ressembler à une encyclopédie ou un ordinateur, si je m'oublie – moi, dans la vulnérabilité de ma présence réelle, sans identification, en toute petite enfance de l'instant, dépouillée des couches de la galerie des idéations, moi, nu, mais vivant, alerte, présent à l'inconnu – alors, privé de moi-même, je suis privé du Tout car j'ai déserté la régence qui m'incombe, l'acte de veiller.

La question que je dois me poser est celle-ci : quelle relation de conscience, porté-je à moi-même ? Quel est mon rapport avec Moi ? C'est là que ça se passe. C'est le point crucial. Quelle est la nature de ce qui s'actualise, s'effectue, par moi, maintenant ?... La "mondanisation" du monde ! Rien que cela ! (révolution intérieure personnelle de ce qui tente de se profiler à mon insu, sur une immense pancarte affichant : "mondialisation"... la scandaleuse contrefaçon qui s'est élaborée en mon absence !). Je suis l'organe qui crée, qui donne réalité au monde ; il y a "congruence, dit Raymond Oillet, de l'Absolu au contingent, pour qu'il soit quelqu'un de témoin qu'il y a quelque chose plutôt que rien".

Les colporteurs d'antan se sont transformés en hommes-sandwiches (porteurs de pancartes) puis en VRP "multicartes", et le marketing a fini par occuper tout le paysage. Stirner a grimpé jusqu'au panorama qui permettait d'apercevoir les châteaux de cartes, mais il n'a pas poursuivi l'ascension. Il se serait aperçu que l'esprit, cet immatériel qu'il s'efforçait de chasser, par crainte de "tomber dans le panneau", était aussi une part de lui-même.

Une part non pas fantomatique mais vivante. Du moins l'était-elle pour autant qu'il l'ait perçue de cette manière chez les autres. Stirner, comme William Blake avait perçu la face cachée de la Révolution Française, celle que les patriotes et les disciples de la démocratie se gardent d'explorer par crainte de transgresser les valeurs républicaines.

Ce conditionnement de l'individu qui s'exerce sous la violence verbale et gestuelle, cette manipulation iconoclaste et ordurière, qui procède de l'information de seconde main, laquelle en concède les "droits", je la vois officier partout, imposant son image qu'elle appelle territoire ou zone d'exploitation, salopant le paysage en continu, et ça se passe en moi lorsque sidéré, je m'éloigne de ma proximité intérieure. Mais c'est la confusion entre ce qui se passe et ce qui est qui embourbe l'esprit de mon esprit, cet avorton, dans la gesticulation qui s'effectue sur l'écran, constamment blasphématoire, qui voudrait tout réduire à l'absurde et même lui donner du sens. "Constamment blasphématoire" ai-je dit ; elle ne peut être que cela, étant donné mon égarement.

Mon esprit ne doit pas enfreindre sa loi ; il doit se tenir à la source de cet enfantement "jumeau" du monde avec moi, où il y a battement de cœur et souffle, respiration, où l'immuable se mouvemente, se diversifie. Cette régence qui lui incombe implique l'éveil de l'intelligence infuse (le "cela" en soi), le scrupule, la vigilance du serpent, ce dont les miradors d'Hypnos s'entendaient à nous priver. "Aucun lieu où reposer sa tête" (log. 86). Chaque instant est un passage, une conjugaison entre la vie et la mort au sein d'une infinitude. L'Absolu qui volatilise les cartes est dans le présent, dans la sensation, et il donne naissance à la conscience. Rien n'est exclu de la conscience. Cette identité première, du Fils et du Père, en moi, c'est ce qui s'appelle "connaissance de soi" en co-naissance, jumelle, en vie créatrice, en Vie créatrice d'Elle-même.

"La vie poétique, ou créatrice, régente un ordre bien différent de celui qui se plie aux commandements d'une morale d'obligations et de sanctions. La seconde naissance est avènement d'une liberté sans définitions ni préceptes déterminés. Extraordinairement, c'est ce qui se trouve exposé dans cet évangile de Thomas". (Raymond Oillet).

 

 

 

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Philippe Dubois, 2012

 

L'EVANGILE SELON THOMAS

L’Evangile selon Thomas

 

 

 

 

Voici les paroles cachées que Jésus le Vivant (a) dit(es)* et qu’a transcrites le Jumeau, Didyme Jude Thomas.

 

* La conjugaison au passé, mise entre parenthèses et en italiques, permet de ramener la lecture de l’Evangile au présent. Le passé à l’imparfait est narratif tandis que le Verbe est toujours au Présent, maintenant. C’est maintenant que le lecteur prend connaissance des paroles transcrites par Thomas, et non dans une distance spatio-temporelle qui les situeraient dans une projection, en mode "imparfait", telle est bien la définition. Au présent veut dire : au même instant où les entend Thomas.

 

 

1. Il (a) dit : Celui qui trouvera l’interprétation de ces paroles ne goûtera pas de la mort.

 

"Goûter de la mort" comme nous allons le découvrir à la lecture des logia, c’est rester identifié au "cadavre", à l’enveloppe, à ce qui meurt. Les paroles de Jésus font appel au discernement. En "trouver l’interprétation" c’est trouver en nous la lumière qui les éclaire.

"Vous séparez l’existence de l’être et l’être de la réalité alors que pour moi tout est un… La vérité n’est pas le résultat d’un effort, le bout de la route. Elle est ici et maintenant, dans la soif que l’on a d’elle, dans la recherche même… La découverte de la vérité se trouve dans le discernement du faux. Vous pouvez connaître ce qui n’est pas. Ce qui est vous ne pouvez que l’être… La vérité est dans la découverte, pas dans le découvert, et à la découverte il n’y a ni commencement ni fin". (Nisargadatta).


 

 

2. Jésus (a) dit : Celui qui cherche, qu’il ne cesse de chercher, jusqu’à ce qu’il trouve ; quand il aura trouvé, il sera bouleversé ; et bouleversé, il sera émerveillé et il régnera sur le Tout.

 

Il s’agit d’être alerte, curieux, animé de scrupule et de dynamisme, de ce désir pur, orienté de vérité, désir "juste", pour se rendre apte à discerner le "faux" et à le rejeter, le dissoudre d’un regard, empêcher la confusion et la passion qu’il engendre de s’installer. Veiller à ne pas s’abuser et se tromper soi-même.

À plusieurs reprises (logia 92, 94), Jésus dit de chercher, de se creuser intérieurement, d’explorer ; Stephen Jourdain parlait d’ "entrer en collision avec soi-même". La question ultime est bien sûr : "Qui suis-je ?". Il y a ignorance par manque, oubli, paresse, lorsque "je n’en sais rien, je ne me suis pas interrogé", et ignorance par refus, fermeture ; celle du "je ne veux rien savoir" qui est s’exiler en soi-même.

Le bouleversement et l’émerveillement caractérisent le passage du néant de la créature à la dignité de notre Etre essentiel. "Le Tout, c’est-à-dire moi, désentravé de toutes les fausses identifications, moi désaliéné, moi égal à moi, et à l’intime du mystère indicible, moi plus que moi-même, infiniment !". (Raymond Oillet - Connaissance du matin)

"Découvrez qui vous êtes, celui qui connaît le connu. Regardez en vous-même avec application, rappelez-vous de vous souvenir que ce qui est perçu ne peut pas être ce qui perçoit. Quoi que vous voyiez, entendiez ou pensiez, rappelez-vous – vous n’êtes pas ce qui arrive, vous êtes celui à qui cela arrive. Plongez profondément dans le sentiment ‘je suis’ et vous découvrirez sûrement que le centre de la perception est universel, aussi universel que la lumière qui illumine le monde". (Nisargadatta Maharaj - Je Suis)

"Il y a perception brève, mais précise et limpide, d’une résolution du moi observateur et de l’acte d’auto-observation en l’ineffable et primordial ébranlement de la conscience de soi". (Stephen Jourdain)

"Il y a une puissance supplémentaire du vrai, une auto-luminosité de la présence pure, qui ne peuvent plus s'estomper quand le faux a été radicalement perçu comme faux. Mais encore faut-il y parvenir, avec quelle patience, quelle intransigeance !!! Et 'veiller' !!!

Je puis vous le confier : à ce moment-là, c'est le faux jusqu'alors tellement obsessionnel qui s'estompe, et le vrai, diaphane pourtant, qui répand une lumière que plus rien ne parvient à voiler". (Raymond Oillet – Message personnel)

 

 

3. Jésus (a) dit : Si ceux qui vous guident vous disent : voici, le Royaume est dans le ciel, alors les oiseaux du ciel vous devanceront ; s’ils vous disent qu’il est dans la mer, alors les poissons vous devanceront ; le Royaume, il est le dedans et il est le dehors de vous. Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus et vous saurez que vous êtes les fils du Père le Vivant ; mais si vous ne vous connaissez pas, alors vous êtes dans la pauvreté et c’est vous la pauvreté.

 

Le Royaume dans lequel s’inscrit la matière du monde se trouve dans la vision, l’expérience même que l’on a de lui. Ce n’est ni une entité géographique ni une catégorie juridique et encore moins une projection dans le temps, dans une histoire de salut collectif comme il est préconisé dans les religions de croyances... C’est un Royaume personnel, à trouver maintenant, dans mon intériorité.

"Le mental, par sa nature même, est extraverti, il a toujours tendance à chercher la source des choses parmi les choses mêmes ; s’entendre dire de la chercher à la source, à l’intérieur, c’est en quelque sorte le début d’une nouvelle vie. L’Eveil prend la place de la conscience ; dans la conscience, il y a le moi qui est conscient, alors que l’Eveil est non divisé. L’Eveil est conscient de lui-même. 'Je suis' est une pensée, alors que la Conscience, l’Eveil, n’est pas une pensée ; dans la Conscience il n’y a pas 'Je suis conscient'. La conscience est un attribut, conscient d’être conscient l’Eveil n’en est pas un ; on peut être conscient d’être conscient mais on ne peut être conscient de l’Eveil". (Nisargadatta)

"Il n’y a que les sots qui se croient éveillés" (Tchouang- Tseu). 

La pauvreté, asthénie de toutes les capacités humaines à s’éprouver soi-même authentiquement "régent de l’univers", parce que l’on espère ce que l’on ne sait pas chercher et trouver : un changement de regard, sur soi-même et sur toutes choses. Restaurer l’Imagination créatrice au premier degré, ne cachant plus la lumière en se donnant des objets. "Cela arrive quand je m’aperçois, oserais-je dire, naturellement, que je suis Lui, absolument – et de ce point de vue, il n’y a pas de ‘second’ – et un autre dans l’ordre du monde, et que mon identification-aliénation à ce lui-autre est la seule cause de ma misère : ‘je suis dans la pauvreté et je suis la pauvreté’, identifié à cette image devenue cauchemar. (…) Il y faut un enracinement spirituel à la première personne de la première création, qui est acte de l’esprit et donc de l’intelligence. Il n’y a pas de régression à quelque instinct comparable à l’animal, ni refoulement, ni amputation. Métaphore du retour, mouvement donc ; métaphore de la vision ; s’apercevoir ? Conversion ou retour ou révélation : c’est une révolution à proprement parler, et l’instauration d’un nouveau règne de vie qui s’appelle depuis toujours Royaume". (Raymond Oillet – jeudemeure, libres pensées).

 

 

4. Jésus (a) dit : L’homme vieux dans ses jours n’hésitera pas à interroger le petit enfant de sept jours sur le lieu de la Vie, et il vivra, car beaucoup de premiers se feront derniers, et ils seront Un.

 

Les logia 22, 37, 46, 48 et 106 font référence au "petit enfant". C’est dans le monde de l’enfance, du "tout-petit" que "cela" est révélé, parce qu’il est sans passé, sans projet, et vit dans l’innocence de l’expérience première des choses. La "plénitude de Conduite" est pareillement, chez Lao-Tseu, "comparable au nouveau-né" (Tao Te King, ch. 55)* qui diffère des gens parce que celui-ci apprécie de "téter la Mère" (TTK, ch. 20). On lira plus loin, au logion 22 : "Ces petits qui tètent sont comparables à ceux qui entrent dans le Royaume". 

 

 

L'idéogramme chinois "Tseu" (ci-contre) souvent traduit par "sage" ou "maître", et qui a aussi un sens de "fils" représente en fait, un nouveau né. 

Combien de fois Stephen Jourdain a t-il également parlé de "faire retour à l’esprit de l’enfance", à sa fraîcheur, à sa vivacité. "L’âge adulte ? disait-il… mais c’est la pire maladie de l’enfance !… On ne va pas vers le sens de soi en s’emmerdant, on y va par passion, par curiosité, en s’a-m-u-s-a-n-t…". L’esprit d’enfance baigne dans le monde perceptif d’une "sympatheia" remarque Ibn Arabî, communauté d’essence entre le visible et l’invisible, en tout ce qui vit et nous entoure. Rien à voir avec la sympathie ou la pitié qui sont complices de la souffrance. Eprouver de l’intérieur : mon proche, un arbre, une fleur, un animal, une montagne, une constellation d’étoiles, la lumière matinale…

C'est sûrement ce qui rapprochait le poète-ermite Han Chan et Chi Te, le cuisinier du monastère voisin qui surpassaient en esprit, en sagesse et en humour tous les moines réunis.

Ce septième jour, c’est la nouveauté, la fraîcheur, la spontanéité, l’éclat, la musique du maintenant débarrassé des conditionnements dans lesquels les "premiers" ont pu se prendre au sérieux, se mettre en valeur, dans les défenses et tensions du régime de peur.

"Accéder à la révélation-réalisation revient donc pour l’âme à créer ce septième jour, originellement divin". (Cynthia Fleury – Métaphysique de l’imagination)

 

* Toutes mes citations du "Tao Te King" sont tirées de la traduction de Daniel Giraud, éd. L'Harmattan, 2011.

 

 

5. Jésus (a) dit : Connais Celui qui est devant ton visage, et ce qui t’est caché se révèlera à toi, car rien n’est caché qui ne se manifestera.

 

La Révélation ne peut se produire que si le mental, après les mots, se réduit au silence. Se laisser voir par Cela qui voit, car il y a bien un passage dans l’entre-deux. Ce mystère qui est notre vis-à-vis permanent doit être vécu. "Il y a deux modalités fondamentales selon lesquelles s’essencifie la donation de tout ce qui est donné (dans la conscience). Selon la première de ces modalités, l’affection est une affection par le monde… selon la seconde, l’affection est une affection de la subjectivité non plus par le monde mais par elle-même, une auto-affection… identique à l’essence originelle de la subjectivité et qui fait d’elle la Vie (…) Si la Vie est autorévélation, si elle est là, toujours là, comment peut-elle être cachée, occultée, pour ainsi dire constamment ? La cause en est que là où la Vie se révèle, il n’y a d’écart pour aucun regard, c’est-à-dire que la pensée ne peut jamais la voir ni la rencontrer et que là où regarde la pensée, la Vie n’est jamais… Le fait que la Vie est oubliée tient au fait… qu’elle est invisible… perpétuellement en deçà du spectacle (du couple moi/monde)". (Michel Henry – Auto-donation).

 

 

6. Les disciples l’interrogèrent ; ils lui dirent : Veux-tu que nous jeûnions ? Comment prierons-nous et ferons-nous l’aumône ? Qu’observerons-nous en matière de nourriture ? Jésus dit : Ne dites pas de mensonges et ce que vous récusez, ne le faites pas, car tout est dévoilé à la face du ciel. Il n’y a rien qui n’est caché qui ne se manifestera, rien qui n’est couvert qui demeurera sans être dévoilé.

 

Les disciples de Jésus, comme nous pouvons le constater à la lecture d’autres logia, sont obsédés par la conformité à des règles, à des lois, des préceptes, des rites, une doctrine… L’idée du jeûne, de la prière, de l’aumône, d’une règle d’observation en matière de nourriture, tout cela fait partie de la culture séparative dans laquelle on leur a présenté l’image d’un "rabbi".

La nourriture n’est pas seulement ce qui est absorbé, par la bouche mais aussi par les sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher, le goût, ainsi tout l’environnement est nourriture. Il s’agit ensuite d’être attentif au ressenti, à la façon dont la nourriture agit en soi.

Jésus se contente de leur répondre simplement de veiller à ne pas se mentir ni à se corrompre, à ne pas se leurrer, se diviser intérieurement. Le mensonge et la tricherie ne paient pas. La fausse sécurité obtenue par la piété est illusoire ; en définitive : "Tout est dévoilé à la face du ciel". Mais le ciel est en nous et les disciples l’ignorent et ne l’envisagent même pas.

 

 

7. Jésus (a) dit : Heureux le lion que l'homme mangera : le lion deviendra homme. Et souillé sera l'homme que le lion mangera : le lion deviendra homme.

 

Dans la vie phénoménale, tout est essence de nourriture. Sur Terre, les espèces se sont transformées en se nourrissant selon la loi du plus fort. Si l’homme se laisse manger par une espèce antérieure, il se trouve dépossédé de ses facultés humaines, des virtualités cachées en lui. C’est ce qui arrive s’il ne s’enquiert pas de sa vraie nature. Un peu plus loin (logion 60), Jésus précisera : "Cherchez un lieu pour vous dans le repos, de peur que vous ne soyez cadavre et ne soyez mangés". Ce "lieu de Vie" à trouver en soi excède et transcende les lois apparentes du plan phénoménal : "Tant qu’il est vivant, il ne le mangera pas" (Log. 60).

 

 

8. Et il (a) dit : L’homme est comparable à un pêcheur avisé qui jeta son filet dans la mer. Il le remonta de la mer rempli de petits poissons. Parmi eux, il trouva un grand et bon poisson, le pêcheur avisé. Il rejeta tous les petits poissons à la mer et choisit le grand poisson sans peine. Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende !

 

Dans la continuité des propos sur la nourriture, le pêcheur avisé est présenté comme l’homme vivant au sens ou l’entend Jésus. Il est capable de discernement. Il délaisse la multitude des petits poissons et reconnaît "sien" le grand poisson, privilégiant spontanément la qualité à la quantité.

Emile Gillabert nous fait remarquer que "toute parabole qui assimilerait le Royaume à une pluralité quelle qu’elle soit constituerait une altération de l’enseignement de Jésus (…) l’homme, au singulier, est le centre du Royaume, alors que dans les passages correspondants des évangiles canoniques, il devient l’élément d’un groupe dans une aventure collective de salut".

 

 

9. Jésus (a) dit : Voici que le semeur sortit, remplit sa main de graines, et sema. Il en tomba sur le chemin ; vinrent les oiseaux qui les picorèrent. Il en tomba d’autres sur la pierre ; nulle racine ne poussa en bas, dans la terre, et nul épi ne se leva vers le ciel. Il en tomba d’autres sur les épines ; elles étouffèrent la semence et le ver les mangea. Et il en tomba d’autres sur la bonne terre, et elle donna vers le ciel un fruit bon ; il en vint soixante et cent vingt par mesure.

 

Tout dépend de l’accueil qui est fait à la graine semée par le gnani qui est aussi le "semeur". Les différentes natures du terrain qui la reçoivent font allusion tour à tour, au "chemin" fréquenté où le monde piétine, à la "pierre" qui est l’image d’un cœur endurci, d’un mental bétonné, aux "épines" des ronces du maquis des idéologies et des religions hérissées, comme autant de défenses. Seule la "bonne terre" humblement travaillée est qualifiée pour recevoir le Verbe de l’éclosion intérieure. C’est ici une allusion à la transmission de la lumière qui ne peut se faire que s’il y a ouverture. "C’est seulement le ‘je suis’, et non un esprit ou un corps, qui peut vous amener au ‘je suis’" disent les gnani. Pareillement à eux, Jésus n’a jamais sollicité de "disciples", il ne se prenait pas pour un "maître" ; ceux-ci sont venus à lui parce qu’il était dans la Lumière, capable de semer, et d’ouvrir chacun de ses auditeurs à la vérité de ce qu’ils étaient sans le savoir.

 

 

10. Jésus (a) dit : J’ai jeté un feu sur le monde, et je le garde jusqu’à ce qu’il embrase.

 

Le feu dont parle Jésus est celui qui embrase, anéantit, puis anéantit l’anéantissement, mais cette révélation présuppose, comme nous l’avons vu au logion précédent, un réceptacle qui la reçoive. Le feu, produit d'une étincelle et générateur de millions d'étincelles, est lumière et chaleur, présence, radiance. Mais la lumière ne siège pas dans la forme, de même que la conscience ne saurait émaner du cerveau. C'est la Conscience qui a créé le cerveau et non l’inverse. "L'étincelle d'or de la lumière nature" dont parle Rimbaud ne peut pas se trouver dans la tête. Elle siège dans l'essence de toute forme. La chaleur qui se dégage du feu, c'est de l'air chaud, une conversion de la lumière. Sur le plan humain, cela peut venir du cœur mais aussi d'une combustion beaucoup plus grossière, immature, cherchant son expression. Le régime du feu est une alchimie intérieure. Jésus parle ailleurs d'un "bouillonnement" qui nous rappelle le chaudron et les différents états de l'eau vitale qui peut se transformer en glace en bas et en vapeur en haut. Ce feu est toujours en action mais "les hommes ne le voient pas". Au feu, on réagit immédiatement ou on (s’)abandonne, mais on ne fantasme pas, on n’élucubre pas, on est totalement "en situation". Tandis que dans la vie dite ordinaire, on pense, et on pense mal ; finalement on perd son temps.

La transmission de la flamme est là, en puissance ; dans l’unité du feu, il y a transmission, embrasement. "Quand moi s’égale à moi, c’est l’éveil, qui éprouve autrement la réalité du ‘vivre’. Pas seulement ‘voir’, ‘écouter’ autrement (…) Radicalement, en déchiffrant autrement les signes, "une main à la place d’une main", quand l’intelligence est devenue vraiment l’intelligence, moi égal à moi ; quand prend feu le secret en vie poétique". (Raymond Oillet – Le Dit de l’impensable).

 

11. Jésus (a) dit : Ce ciel passera, et celui qui est au-dessus de lui passera, et les morts ne vivent pas, et les vivants ne mourront pas. Aux jours où vous mangiez ce qui est mort, vous en faisiez du vivant. Quand vous serez dans la lumière, que ferez-vous ? Au temps où vous étiez Un, vous avez fait le deux ; mais alors, étant deux, que ferez-vous ?

 

Il y a bien dans ce logion une injonction au Retour à l’Un, à la Lumière d’ou nous venons, d’où est apparu le monde phénoménal, en signalant notre responsabilité ("vous…"). Il est aussi question du "Retour" dans le Tao Te King (Lao Tseu) qui est le retournement, le renversement, le mouvement qui abolit les contraires. Retour à la source de tout, qui est dans ce logion présenté non pas comme "celui qui est au-dessus du ciel" mais comme la Vie.

"L’Un en deux ne se laisse pas dire en quelques mots faciles, ni d’un soupir d’affectivité émue. Il faut se tenir sur la crête de l’intellectualité vivace et d’un sentiment aigu, éprouvé comme tel, du secret. Parce qu’il y a de l’être et du non-être, parce qu’il y a création, donc ‘deux’, et un péril, donc une responsabilité. La ‘conjonction’ est une exposition permanente à se perdre en connaissance quand la co-naissance, à chaque instant, appelle réalisation, par moi qui suis au cœur – Le cœur – du secret". (Raymond Oillet).

 

 

12. Les disciples dirent à Jésus : Nous savons que tu nous quitteras ; qui se fera grand sur nous ? Jésus dit : Au point où vous en serez, vous irez vers Jacques le juste pour qui le ciel et la terre ont été faits (ou : ce qui est du ciel et de la terre lui revient).

 

Les disciples témoignent de leur besoin d’avoir un chef, ce qui montre bien le niveau dans lequel ils se tiennent. Jésus présume qu’ils iront vers Jacques qui possède des qualités requises pour remplir cette fonction. Mais encore une fois leur inquiétude démontre qu’ils n’ont rien compris ; ils éprouvent le besoin d’être pris en charge et montrent par-là même leur incapacité à transcender le monde manifesté et à s’assumer eux-mêmes. Le monde de Jacques le juste est celui des consolations et protections, des compensations, c’est celui de l’affirmation mentale où l’immaturité trouve refuge. Emile Gillabert nous signale dans ses commentaires que Luc fera mention d’une dispute qui eut lieu à propos de celui qui devait "se faire grand" sur eux, opposant, non pas Jacques qui avait rejoint le point de vue des Juifs, mais Pierre sur lequel allait se fonder l’Eglise et Paul qui, ayant obtenu momentanément la faveur des disciples, en profita pour excommunier Pierre.

 

 

13. Jésus dit à ses disciples : Comparez-moi, et dites-moi à qui je ressemble. Simon Pierre lui dit : Tu ressembles à un ange juste. Matthieu lui dit : Tu ressembles à un philosophe sage. Thomas lui dit : Maître, ma bouche n’acceptera absolument pas que je dise à qui tu ressembles. Jésus dit : Je ne suis pas ton Maître, car tu as bu, tu t’es enivré à la source bouillonnante que moi, j’ai mesurée. Et il le prit, se retira, lui dit trois mots. Lorsque Thomas revint vers ses compagnons, ils lui demandèrent : que t’a dit Jésus ? Thomas leur dit : Si je vous disais une desparoles qu’il m’a dites, vous ramasseriez des pierres et vous me les jetteriez et un feu sortirait des pierres et vous brûlerait.

 

Les disciples de Jésus, dans l’ivresse, le voient de façons déformées, sauf Thomas qui refuse de se prêter au jeu des comparaisons. Toute image que nous pouvons nous faire de Jésus cache son vrai visage. Pour Pierre, considéré plus tard comme le fondateur de l’Eglise, que Jésus ira jusqu’à appeler : "Satan", Jésus est vu sous les traits d’un ange qui rend la justice. Mathieu le voit comme un philosophe, peut-être un "maître spirituel". Thomas est dans la lumière dont parlait Jésus. Le deux est devenu Un. Il ne peut dire l’indicible. Le mot "Maître" lui échappe ; Jésus lui rappelle qu’il n’est pas son maître. Quant à la suite, elle demeure mystérieuse, mais atteste que si les trois mots étaient prononcés à ceux qui n’en sont pas dignes, leur feu les rendrait agressifs et les brûlerait.

 

 

14. Jésus leur dit : Si vous jeûnez, vous causerez une faute à vous-même, et si vous priez, vous serez condamnés ; si vous donnez l’aumône, vous ferez du mal à vos esprits ; si vous allez dans quelque contrée, ou faites route dans les campagnes, si l’on vous reçoit, ce que l’on mettra devant vous, mangez-le ; les malades parmi eux, guérissez-les. Car ce qui entrera dans votre bouche ne vous souillera pas mais c’est ce qui en sortira qui vous souillera.

 

Jésus met en garde ses disciples contre les pratiques ascétiques néfastes. La prière est une tension coupable, la charité par laquelle on se valorise et par laquelle on croit se dédouaner, un tourment ; ces pratiques sont des simulacres empoisonnés. La spontanéité du cœur est tout autre. Faire honneur à qui nous reçoit et en retour veiller à prendre soin de la santé des convives, et faire surtout très attention à ce que l’on dit. "Guérir", Jésus en parle comme d’une faculté naturelle, à notre portée, les causes de la maladie se tenant principalement dans un mal-être procédant d’une confusion d’ordre spirituel. La guérison s’opère au moment où la source se retrouve elle-même, lorsque mon identification-aliénation à ce lui-autre qui est la seule cause de ma misère, de ma "pauvreté", est vue pour ce qu’elle est et cesse de m’obnubiler.

"La seule aide que le thérapeute peut apporter est celle qui passe à travers la présence qui l'habite. Le reste n'est que manipulation. Lorsque le thérapeute enferme son patient dans un diagnostic, il le réduit à une symptomatologie, et oublie la quête fondamentale qui est en arrière-plan du tableau. C'est comme si vous regardiez un esquimau dans ses habits quotidiens, sur un fond de jungle tropicale !" (Jean-Marc Mantel – Approche contemplative en psychothérapie)

Aider le corps à retrouver sa propre santé consiste à accompagner la mémoire organique. Prétendre "combattre" la maladie agit dans le sens inverse de la guérison ; la plus grande partie de la maladie provient d’une non-acceptation inscrite dans la mémoire organique. Dans ce processus de guérison, il n'y a pas à proprement parler d'intervention volontaire, mais une sorte de non-action consciente qui va permettre au corps de trouver sa juste place, son rythme spontané, sa santé fondamentale. C'est ce que prétendait cet autre gnani que fut Jean Klein (1912-1998) qui avait été médecin.

 

 

15. Jésus (a) dit : Quand vous verrez Celui qui n’a pas été engendré de la femme, prosternez-vous sur votre visage et adorez-le : c’est celui-là, votre Père.

 

Le Père n'est pas à chercher dans un ailleurs et un futur : il est au-dedans de moi. Si dirigeant mon regard vers l'intérieur, sur ce qui en moi n'est pas né et ne meurt pas, je découvre ma véritable nature, inengendrée, "le Père", je suis au terme de ma quête, et je connais l'Eveil.

Cette révélation peut paraître déconcertante, mais lorsque l’on s’aperçoit qu'elle constitue la base du discours d'autres témoignages en Orient comme en Occident, elle peut faire réfléchir le sceptique et émerveiller un esprit éclairé.

Dans l’Evangile de Jean (14.10) Jésus déclare : "Je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous", ce qui souligne l’Unité du Royaume ici et maintenant.

Nisargadatta n'a jamais douté des paroles proférées par son instructeur. On pourrait dire : il lui a fait confiance – ou bien : en l'écoutant, il a reconnu en lui-même que tout ce qu'il disait était vrai, peut-être d'une façon intuitive au début, mais fidèle à son intuition. C'est d'une simplicité qui dépasse l'entendement ordinaire parce que la majorité des gens éprouve le besoin de raisonner. Sans obstacle, l'éveil s'est produit de lui-même. Ce que le guide de Nisargadatta lui recommandait d’avoir constamment à l'esprit n'était autre que la réalité de son identité inconditionnée. Ne pas la remettre en question, en accepter l'hypothèse, vivre avec, en laissant de côté les bavardages mentaux, tout ce qui n'est connu que par ouï-dire. Steve Jourdain a dit un peu la même chose, une fois, avec humour : "Fais semblant d'être, et tu seras. Mais, ajoutait-il, quel adulte est encore capable de faire semblant, de jouer.?". Tout en ayant précisé auparavant : "Le soleil de l'active pure conscience de soi se lève dans le ciel de l'oubli pur et actif de soi".

 

 

16. Jésus (a) dit : Peut-être les hommes pensent-ils que je suis venu jeter la paix sur le monde, et ils ne savent pas que je suis venu jeter des divisions sur la terre, le feu, l’épée, la guerre. Cinq en effet seront dans une maison : trois seront contre deux et deux contre trois, le père contre le fils et le fils contre le père, et, debout ils se tiendront solitaires (ou : ils seront monakhos).

 

Jésus reprend ce qu’il disait au logion 10 : "J’ai jeté un feu sur le monde" ; ici : "des divisions sur la terre (…) la guerre". Seuls ceux qui se tiendront "solitaires" sont à même de transcender le conflit, en plongeant leur regard dans le miroir du cœur. C’est la Vie que Jésus apporte dans sa Parole. Ce qui déchaîne la passion, une ébullition, un surcroît d’animation chez ses auditeurs.

Cela a un effet d’abord psychosomatique. L’embrasement intérieur s’il est vécu passivement peut obéir aux impulsions, aux tensions, aux divisions qui sommeillaient en nous. Nous retrouvons ici l’Alchimie que Jésus révèle à ses auditeurs, dont chacun est le creuset. Il appartient désormais à chacun d’entre eux de maîtriser le feu intérieur. C’est un yoga, engageant une œuvre intime, appelant à veiller, à suivre de près les mouvements du feu transmutateur, à épouser l’esprit pur de la flamme, à sa source.

Pour Emile Gillabert, l'épreuve est inévitable : "Sans le vouloir et sans pouvoir l’éviter, celui qui est à l’écoute de son être profond va se trouver en conflit avec son entourage (…) On a persécuté, torturé, emprisonné, brûlé les ‘hérétiques’ au nom de l’orthodoxie (…) Pour triompher, la lâcheté ne recule devant rien. Mais le Solitaire, c’est-à-dire celui qui a fait le deux Un, celui que Jésus appelle aussi le Vivant issu du Vivant, ne verra ni mort ni peur (log. 111)". (E. Gillabert)

 

 

17. Jésus (a) dit : Je vous donnerai ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce que la main n’a pas touché, et ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme.

 

"Ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme" est offert à l’intelligence capable de discernement entre la bonne et la mauvaise imagination. C’est l’être pur qui habite l’existant, qui le soutient. C’est aussi la Conscience cosmique et universelle, comprenant en soi tous les attributs de l’existence, c’est-à-dire tout ce qui fut, est et sera dans le monde de l’être, qui ne sont autres que les manifestations de l’Absolu, incessante et constante transformation irradiante, connue des Soufis et dont parle Ibn Arabî. "C’est le moment où l’être pur se ‘mondanise’ pour s’augmenter de lumière plus brillante et plus visible – ce halo des objets enfin perçus – le moment où se tarit l’affirmation fille de l’inattention et mère de l’idéologie". (R. Oillet). On peut passer à côté de la lumière sans avoir le moindre soupçon qu’elle était là, et "vous voyait". Il en va de même pour l’opacité ténébreuse de ce qui nous échappe, et qui va se servir de notre inattention.

A ce propos, l’écrivain William S. Burroughs disait, pour avoir observé le comportement des maffiosi, que c’était là ce qui les caractérisaient : vous avoir vu longtemps avant que vous ne vous en aperceviez.

 

 

18. Les disciples dirent à Jésus : Dis-nous comment adviendra notre fin. Jésus dit : avez-vous découvert le commencement pour que vous cherchiez la fin ? Car là où est le commencement, là sera la fin. Heureux celui qui se tiendra dans le commencement : il connaîtra la fin et il ne goûtera pas la mort.

 

Aux disciples qui s’inquiètent de la fin, Jésus répond par une question sur le commencement. Se préoccuper de la fin c’est céder à l’illusion dualiste. Contrairement à Paul qui croyait que la foi triomphait de la mort, Jésus met l’accent sur la connaissance. Le commencement c’est maintenant.

L’histoire et sa fin sont les obsessions récurrentes des croyances. Jamais l’être n’est conçu, encore moins éprouvé, dans cette fragilité apparente de ce qui se passe.

"‘Là où est le commencement, là sera la fin’. Commencement dit bien création, apparition, mais commencement qui ne s’éloigne pas de la valeur d’éternité et d’incorruptibilité. (…) Il y a lisibilité, au commencement, qui se perd par excès d’évidence sensible et corruption des valeurs d’identité et de réalité" – "Au commencement, avant la falsification, au séjour des Idées pures… Ibn Arabî quant à lui dit que la création est un commencement miraculeux de tous les instants, en précisant même que chaque ‘instant’ est sans rapport logique avec le précédent, un pur jaillissement du Seul pour la co-naissance du Seul, mise en place intemporelle du temps et des circonstances". (Raymond Oillet – Jeudemeure)

Le judéo-christianisme (c'est-à-dire l’Eglise et la Bible) a programmé la "Fin des temps", entendue comme la destruction de la planète, de la vie sur Terre. Jésus mettait en garde ses auditeurs contre les dangers de leurs projections eschatologiques héritées de telles prophéties terroristes.

Eschatologie = projection massive vers les fins dernières, croyance ou doctrine basée sur l’idée de la fin du monde et de l’humanité. Ignorance qui se traduit par la question : "Ou allons-nous ?", où la doctrine fait miroiter un salut projeté dans l’au-delà, lié à l’idée de progrès, voire de perfectionnement.

C’est dans l’Instant qui transcende le temps et l’espace, l’instant présent, lorsque le mental est apaisé, que la fin et le commencement se rejoignent, et que le Royaume irradie.

 

 

19. Jésus (a) dit : Heureux celui qui était déjà* avant d’exister. Si vous êtes pour moi des disciples et entendez mes paroles, ces pierres vous serviront. Vous avez en effet cinq arbres dans le paradis qui ne bougent ni été ni hiver, et dont les feuilles ne tombent pas. Celui qui les connaîtra ne goûtera pas de la mort.

* Traduit parfois par : "celui qui Est".

 

L’Etre précède l’existence. Tous les gnani évoquent le "visage d’avant-naître". Ces "cinq arbres" sont l’expression de l’"Arbre de Vie" ou de Connaissance, qui "contrairement à celui de la Genèse, permet de manger de tout" (…) "Ils constituent l’Homme tel qu’il était à l’origine, dans sa pureté première et essentielle" (Emile Gillabert). Cinq était considéré comme le nombre "nuptial" par Pythagore, unissant le Ciel et la Terre, et dans la Chine ancienne il est bien aussi le mariage du yin et du yang, et représenté comme un quatre (carré) centré (ou quinconce), image qui en Occident évoque le concept de "quinta essentia" (quintessence). Les cinq "troncs" ou "agrégats" (skandas) dans le Vedânta sont en rapport avec l’Atma, la Conscience pure, le Soi, pour lequel "le monde est un chatoyant spectacle dont il jouit tant qu’il dure et qu’il oublie dès qu’il est fini" (…) "Toute forme, tout être, naît de l’essence des cinq éléments. (…) Quand l’enfant n’est âgé que de quelques jours, il n’est que quintessence d’essence de nourriture. (…) La quintessence de l’essence de nourriture est le produit chimique nécessaire à l’apparition de la conscience, du sentiment "je suis". (…) Tout le jeu se passe au royaume des cinq éléments (…) et les cinq éléments sont la vie de l’Un sans nom (…) Les saisons changent, mais l’arbre est immuable. Vous êtes l’arbre". (Nisargadatta).

 

 

20. Les disciples dirent à Jésus : Dis-nous à quoi le Royaume est comparable. Il leur dit : Il est comparable à un grain de moutarde. Il est le plus petit parmi toutes les semences, mais lorsqu’il tombe sur la terre travaillée, celle-ci produit une grande plante qui devient un abri pour les oiseaux du ciel.

 

La parabole ne consiste pas en une adéquation entre l’infime "grain de moutarde" et le Royaume, mais elle possède un pouvoir de suggestion au-delà du sens immédiat, qui à l’aide d’images, permet de s'affranchir des images. Plus la conscience du Royaume grandit, à l’image du grain qui devient une plante, plus s’estompe l’image initiale. La "terre travaillée" qui s’éprouve en soi-même est l’indispensable condition de sa croissance.

"Cet Atmâ qui réside dans le cœur d’un grain de riz, plus petit qu’un grain d’orge, plus petit qu’un grain de moutarde, plus petit qu’un grain de millet, plus petit que le germe-me dans le grain de millet ; cet Atmâ qui réside dans le cœur est aussi plus grand que la terre, plus grand que l’atmosphère, plus grand que le ciel, plus grand que tous ces mondes ensemble". (Chândogya Upanishad)

 

 

21. Marie (de Magdala) dit à Jésus : À quoi ressemblent tes disciples ? Il dit : Ils ressemblent à des gamins installés dans un champ qui n’est pas à eux. Quand viendront les maîtres du champ, ils diront : laissez-nous notre champ ! Eux, ils sont nus devant eux pour le leur laisser, et ils leur donnent leur champ. C’est pourquoi je vous dis : si le maître de maison sait que le voleur va venir, il veillera avant qu’il ne vienne et ne le laissera pas pénétrer par effraction dans la maison de son royaume pour emporter les meubles. Soyez donc vigilants face au monde, ceignez vos reins de toutes vos forces de crainte que les pillards ne trouvent le chemin pour venir à vous, car le profit que vous espérez, ils le trouveront. Puisse-t-il y avoir parmi vous un homme averti : quand le fruit est mûr, il est venu en hâte, la faucille à la main et l’a cueilli. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende !

 

Marie de Magdala, la compagne de Jésus, n’est pas dupe du climat dans lequel s’effectue le rassemblement de ses auditeurs. Elle lui pose cette question pour avoir une idée de comment il les voit, de la même manière que Jésus leur avait demandé (logion 13) et la réponse qu’il donne ne manque pas de poésie. Il les voit comme des gamins insouciants, mais il y a ambiguïté sur le "Eux" premier de "Eux, ils sont nus devant eux". S’agit-il des enfants ou des propriétaires ? Car les deux versions sont possibles : soit, n’ayant pas conscience de s’être installés dans le champ des propriétaires, et l’apprenant par eux, les enfants le leur restituent, ou bien les propriétaires, attendris par l’innocence des enfants, se trouvent "nus", et leur accordent leur champ. Mais la suite fait allusion au "maître de maison" vigilant, qui ne se laisse pas surprendre par les voleurs, ce qui fait dire à Emile Gillabert que les disciples comparés aux enfants sont "encore sous l’emprise d’un ego usurpateur" et qu’ils "rendent au Démiurge ce qui appartient au Démiurge", qu’ils ont, en ce sens, encore du chemin à faire pour apprendre à démasquer en eux "celui qui veut s’emparer des habits du Maître", car ce sont des gamins, insouciants, certes, mais en même temps n’ayant aucun sens de la responsabilité ni de la propriété. Or c’est à "l’homme averti" que Jésus s’adresse.

 

 

22. Jésus vit des petits qui tétaient. Il dit à ses disciples : Ces petits qui tètent sont comparables à ceux qui entrent dans le Royaume. Ils lui dirent : Est-ce en étant petits que nous entrerons dans le Royaume ? Jésus leur dit : Quand vous ferez le deux Un, le dedans comme le dehors, et le dehors comme le dedans, et le haut comme le bas, afin de faire le mâle et la femelle en un seul, pour que le mâle ne se fasse pas mâle et que la femelle ne se fasse pas femelle, quand vous ferez des yeux à la place d’un œil, une main à la place d’une main, un pied à la place d’un pied, une image à la place d’une image, alors vous irez dans le Royaume.

 

Faire "des yeux à la place d’un œil, une main à la place d’une main, un pied à la place d’un pied, une image à la place d’une image", c’est, nous dit Raymond Oillet : "transformer vraiment le monde, mais sans rien qui paraisse à la vision ordinaire" (…) "Je m’éprouve moi être-et-existence, mais je reste responsable de la découverte essentielle qui me révèle moi créateur de temporalité dans l’épreuve des évènements et non point déterminé par le temps, livré à l’esclavage des évènements".

 

 

23. Jésus (a) dit : Je vous choisirai un entre mille et deux entre dix mille et, debout, ils se tiendront debout étant Un Seul.

 

"L’élection (choisir, élire) n’est pas un privilège pour la créature, car l’Un est sans second et c’est en vertu d’une illusion que le deux affirme son existence" commente Emile Gillabert, mais il y a lieu d’émettre quelque réserve à propos de "l’illusion" du deux, qui rejoint le travers d’un certain "non-dualisme" professé de nos jours, "jetant l’enfant avec l’eau du bain" contre lequel Stephen Jourdain ("il existe une saine dualité") et Raymond Oillet s’insurgent à juste raison. L’affirmation du deux est un dualisme, mais le choix qui nous rend responsable ne peut se faire que sur fond de la polarité expérientielle du deux. Dans l’Un, il y a deux : moi, "bibi" comme disait Steve, et Moi l’Absolu, mais je ne dois jamais confondre le signifié et la matérialité qui le rend présent comme signifiant. Ainsi, Jourdain a-t-il pu dire : "‘Il n’y a personne ! Il n’y a personne ! Le moi est une illusion !’ J’ai entendu ça d’innombrables fois. A l’évidence, l’auteur de l’exclamation était à chaque fois absolument sincère, et il faisait référence à une expérience dont l’authenticité, à mes yeux, ne pouvait être mise en doute. Alors ? Alors le type avait confondu de façon irréfléchie une merveilleuse expérience d’anonymat, dans laquelle s’était dissoute l’imposture de son petit moi habituel, isolé, misérable, avec la disparition, l’abolition de MOI" et aussi : "Il n’y a personne. L’éveil délivre l’âme de l’obsession d’une existence objective opposable à elle. Elle se retrouve seule engagée dans la connaissance d’elle seule. Mais je dois apporter ces précisions essentielles : cette solitude n’est pas celle d’un égoïsme illimité ; cette solitude est glorieuse parce qu’elle éprouve le sentiment d’une valeur infinie égale à elle-même, et vivante, c’est-à-dire peuplée, nourrie de présences. Ce n’est pas une solitude indifférenciée. Je reviens sur ce que je disais il y a un instant, et j’ajoute : l’éveil laisse déferler la différence et la diversité. Je n’hésiterai pas même à contrarier la raison constituée en prétendant que la multiplicité est au commencement et que c’est le Un qui est enfant de la multiplicité !".

Les "dix-mille choses" ou "dix-mille êtres" désignent dans le Tao Te King (Lao Tseu) tout l’univers ("Les dix-mille êtres sont issus de l’Etre, l’Etre est issu du Non-Etre" ch. 40). La diversification est celle du dualisme et de sa multiplicité.

Emile Gillabert nous fait remarquer que les gnani sont des êtres rarissimes. "Le premier réflexe du psychique est de se dire : ‘jamais je n’y arriverai’ (…) Qui consent à s’effacer ? Qui accepte ici-maintenant de mourir ? (…) Les velléitaires, les indécis, les craintifs veulent sans vouloir réellement ; ils entendent l’appel mais ne se déterminent pas vraiment ; c’est le un sur mille (…) Tant qu’il ne consent pas à lâcher prise, il souffre d’entraver la lumière, ne se doutant pas qu’il n’est qu’un rêve voulant maintenir la différence alors qu’il est déjà absorbé, un peu à la manière de cette étoile scintillante qui est morte depuis des millions d’années. Si je ne suis pas au clair avec mon identité réelle, jamais je ne comprendrai ce logion".

"Peut-être croyez-vous que je suis un Gnani ?… De mon point de vue à moi, je ne vois qu’un jeu d’enfant. Partout. L’existence, la connaissance du monde, ne sont que jeu d’enfant. L’enfant a 83 ans, et le jeu procède de son illusion. Quelle est la nature de ce jeu ? L’enfant est né et l’âge est le sien, non pas le mien. Un être seulement sur cent mille comprendra vraiment la connaissance que je révèle". (Nisargadatta). Prendre le gnani pour un gnani, c’est séjourner dans la fascination objectivante. L’Identité qui se révèle en sa présence est celle de la Présence, de la conscience qui englobe le jeu de l’enfant et volatilise les concepts.

 

 

24. Ses disciples lui dirent : Enseigne-nous le lieu où tu es, puisqu’il nous est nécessaire de le chercher. Il leur dit : Celui qui a des oreilles, qu’il entende ! Il y a de la lumière à l’intérieur d’un être de lumière et il illumine le monde entier ; s’il n’illumine pas, il est dans les ténèbres.

 

Les disciples ignorent où se trouve Jésus ; il n’est pas possible de le situer dans l’espace-temps ; ils ignorent qu’il est en eux : la lumière du Père, et que leur réelle nature est hors de l’espace et du temps. Ils le voient de leurs yeux, ils peuvent le toucher et pour eux, c’est comme s’il était absent, ailleurs, et c’est le fait de leur vision psychique. Ils sont encore plongés dans leurs rêves.

Le soufi Najm Kobrâ ne parle pas de la lumière métaphoriquement, mais bien en tant que physiologie, dont la croissance est désignée comme l'éveil du sens du suprasensible. Ombre et ténèbres : puissances attirant vers l'en-bas où la lumière est retenue captive.

Notre véritable nature est Lumière se révélant à Elle-même. Nous venons de la Lumière et y retournons.

Elle nous habite en Joie, innocence, émerveillement, courant d'amour. Elle Est ce que nous sommes, fondamentalement. Pour réintégrer notre vraie nature originelle de lumière, il nous faut discerner l'ombre : la nature créaturielle ("une complète ténèbre", qui passe du rouge au noir lorsque son caractère inflationnaire, soumis aux puissances aveuglantes, est décelée, puis elle apparaît sous forme de "nuages blancs"). L'énergie qui alimente ce dégagement n'est autre que l'énergie spirituelle provenant de la Lumière elle-même. Ce qui épouvante les démons, nous dit Kobrâ, c'est de voir "une lumière dans ton cœur" (ce qui te permet de prendre conscience de ce qu'ils sont). L'opération de séparation de l'ombre opère sa propre métamorphose et rend possible en toi la conjonction des deux rayonnements de lumière, montant et descendant à la rencontre l'un de l'autre.

"Il n'est pas au pouvoir de l'individu de détruire le Démon dans le monde, mais il peut en séparer son être en abolissant l'ombre dans son âme, qui ne peut se souder à elle que dans l'ombre" écrit Najm Kobrâ.

Chez Najm Kobrâ, une substance ne voit et ne connaît son semblable, et ne peut être vue et connue que par le semblable ; il y a donc un principe d'attirance magnétique qui commande et met en œuvre l'intuition fondamentale : le cherché est le chercheur. Le "chercheur" n'est autre que la lumière elle-même, captive. Un autre mode de percept est découvert, participant d'une Imagination créatrice active. Le pur espace spirituel naît de l’éprouvé et l'état éprouvé est une visitation. C'est ainsi que le Soi se montre au Soi, que le Contemplant est le Contemplé. Najm Kobrâ nous invite à "lire avec les yeux de lumière", ce qui relie l'amour humain et l'amour divin qui ne s'opposent nullement à la façon d'un dilemme devant lequel un choix se poserait. Ce sont deux formes d'un même amour. "Le passage de l'un à l'autre ne consiste pas dans le transfert de l'amour d'un objet à un autre, commente Henry Corbin, car l'Absolu n'est pas un objet, mais le Sujet ultime".

Steve Jourdain parlait aussi des couleurs spirituelles qui enfantent le sens, les "Mères-couleurs", perçues par l'âme et non par les yeux "La Conscience est issue d'une telle matrice, l'Esprit ne serait pas si l'une de ces matrices ne l'avait enfanté" (...) "On croit que la présence du sens est naturelle, acquise, inscrite dans nos perceptions ; c'est faux ; la présence du sens est un miracle. La Valeur est là. Si les Mères se dérobent, le oui à la valeur n'est plus prononcé ; on pourrait nommer ce déchirement : l'Indifférence". "Si je mourais et qu'elles demeurent – dit plus loin Steve (dans "Première Personne") –, je ne mourrais pas", et là c'est un témoignage de sa part qui rejoint parfaitement le "les vivants ne meurent pas" de Jésus et le "cœur confiant" des poètes du Tch'an ; grâce au lien d'amour, on échappe au "goût de la mort". "Retourner à la racine, écrit Seng Ts'an, c'est s'accorder au Sens".

 

 

25. Jésus (a) dit : Aime ton frère comme ton âme, veille sur lui comme sur la prunelle de ton œil.

 

L’Evangile selon Thomas ne parle pas d’"amour du prochain". Si l’on ne s’aime pas soi-même, on ne peut se connaître et de ce fait, l’amour ne rayonne pas. Dans l’Evangile selon Philippe, on peut lire : "L’amour ne prend rien ; comment pourrait-il prendre quoi que ce soit ? Tout lui appartient".

C’est dans la "prunelle de notre œil" que s’effectue le consentement à ce qui se donne à être, à voir, à la lumière où s’expose l’amour désirant le monde.

L’amour n’est pas dépendance de l’autre, mais de soi-même, de la qualité intrinsèque à laquelle on consent. L’amour ne demande pas, il accueille. Il est libre de cette obsession de préhension, de convoitise. Il est toujours présent dans notre propre cœur et si nous ne le trouvons pas, il est judicieux d’y revenir parce qu’il attend, patiemment. Il est présence. Il est le connaisseur des contraires. Il ne connaît pas de contraire dans sa nature. Ainsi il n’y a pas de contraire à l’amour.

Vouloir aimer, vouloir être aimé, assurément il ne s’agit pas là d’amour. Pas plus qu’un vouloir, l’amour n’est un pouvoir. Ce n’est que le regard (d’où "la prunelle de ton œil") qui peut démasquer l’imposteur et remettre à l’amour ce qui n’a jamais cessé de lui appartenir.

 

 

26. Jésus (a) dit : La paille qui est dans l’œil de ton frère, tu la vois, mais la poutre qui est dans ton œil, tu ne la vois pas. Quand tu auras rejeté la poutre de ton œil, alors tu verras clair pour rejeter la paille de l’œil de ton frère.

 

Comprendre ce mécanisme est primordial : ce que je crois voir en mal, en mauvais, en déficient chez mon voisin, et que je suis tenté de lui reprocher, m’aveugle, et n’est jamais que la projection mentale de ce que je refuse inconsciemment de voir en moi-même. Pour l’esprit averti, cet automatisme réflexif devient une précieuse instruction, à ne jamais oublier. Attribuer à autrui ses propres sentiments d’hostilité crée une rupture avec le sensible, un "entêtement". En outre, cette situation révèle à autrui nos propres faiblesses.

"Le premier à jeter la pierre est souvent le dernier à soupçonner la graine de salaud qui germe en lui" remarque Raymond Oillet. Il faut partir de sa pulsion vitale, et y revenir sans cesse, se creuser, "se colleter à soi-même" comme disait Steve.

 

 

27. Si vous ne jeûnez pas du monde, vous ne trouverez pas le Royaume ; si vous ne faites pas le sabbat du sabbat*, vous ne verrez pas le Père.

(*parfois traduit : du sabbat le sabbat).

 

Jeûner au monde, c’est prendre de la distance avec lui, avec les mondanités. "Ne pas se laisser aveugler par la préoccupation d’une réalité extérieure à laquelle nous conférons plus de poids qu’à ce surgissement originel qui se nomme moi ? Mais qui sait extirper la croyance invétérée en un principe objectif occultant le sentiment de soi comme jaillissement d’un Absolu ?" demande Raymond Oillet.

Quant au "sabbat du sabbat" – le sabbat étant une cérémonie juive, une cérémonie mondaine, rituelle, religieuse, ordonnant la cessation des activités mondaines précisément, n’y a t-il pas en cela contradiction ?… L’interprétation judaïque : "si vous ne célébrez pas le Shabbat comme un Shabbat"… c’est-à-dire "comme il se doit" reste prisonnière de la conformité aux institutions collectives. Ce n’est pas cela que pointe Jésus, c’est au contraire d’arrêter de s’arrêter à des formes conceptuelles comme peut l’être une "égalité par décret". On ne peut trouver son être essentiel dans l’obéissance à un rite qui n’en demeure pas moins un simulacre, ajouté de l'allégeance à une appartenance confessionnelle. Jésus nous dit de nous débarrasser de ces "vêtements" et de les fouler aux pieds. Krishnamurti disait exactement la même chose : soyez ce que êtes, pas un juif ni un chrétien ou un bouddhiste, un musulman, un communiste, un athée, un américain… quoi que ce soit !… C’est cette bondieu d’identification qui crée la division. Mais qui a vraiment compris l'intelligence profonde, faite d'amour, qui fait soudain prendre conscience que je ne suis que l'agent limité d'un système conditionné et que cet état de choses trouble le monde et ne me permet pas de le voir comme il est. Plus collant encore.: se prendre pour une entité séparée, car c’est sur ce malentendu largement objectivé qui sert de substrat, que se fonde la spéculation des pouvoirs de domination. C’est l’archétype conceptuel privatif, fragmentarisant, aliénant, à la racine de l’imposture. "Diviser pour régner". Mais de quel règne s’agit-il ?… de celui des ténèbres, par lequel, sans m’en apercevoir, je m'ampute de mes facultés naturelles de perception et d’intuition, je deviens l’objet et l’agent d’un système étranger à ma nature propre. La définition conceptuelle me persuade, et me prive de toute expérience intime de l’esprit, de ma filialité de la Vie, comportant le Père en moi, l’Inengendré. Tout cela est remplacé par des substituts sacralisés qui relèvent de la ruse, d’une sidérante mystification. "Les prisons sont bâties avec les pierres de la Loi, les bordels avec les briques de la Religion" (William Blake). L'Enfant de la Vie est étranger dans ces temples et ces édifices qui ressemblent à des pièces montées et dont les habitants sont vêtus d'étoffes précieuses.

Mais "qui manifeste une curiosité passionnée, obstinée à se connaître, à mesurer ses jugements, à diriger sa vie – scrupuleusement – dans le respect de soi et de son prochain ?" s'interroge Raymond Oillet, "Faute de cet engagement, votre malheur n’a pas d’âge et il restera à jamais votre seul compagnon. La liberté d’indifférence n’existe pas".

 

 

28. Jésus (a) dit : Je me suis tenu au milieu du monde et je me suis manifesté à eux dans la chair. Je les ai trouvés tous ivres ; je n’ai trouvé personne parmi eux qui eût soif, et mon âme a été affligée pour les fils des hommes parce qu’ils sont aveugles dans leur cœur et ne voient pas. Vides, ils sont venus au monde, vides aussi ils cherchent à en sortir*. Malgré tout, présentement, ils sont ivres. Quand ils auront vomi (1) leur vin, ils se repentiront**

 

*traduitaussi par : et en sont même à tenter de repartir vides

 

**traduit aussi par : alors, ils changeront de mentalité. 

 

"Cette vie divine, nous la connaîtrions si nous étions fidèles à l'apparition nue, à ce surgir de l'apparaître qui fait toute la réalité bienheureuse... La pensée a tant de mal à la rejoindre qu'elle doit être pour cela infinie, elle doit renoncer à tous ses jugements, multiplier indéfiniment les prédicats, et la négation des prédicats, et la négation de toutes les négations, sans terme totalisateur...

Tout cela pour rejoindre l'apparition elle-même, dans sa simplicité et son infinité condensée, dans son éternité résumée en un point, une surface fragile, un volume évanescent. Que fait d'autre l'artiste ?..." (Raymond Oillet).

 

(1) J’ai préféré remplacer "rejeter" par "vomir" ("pisser" aurait pu convenir également) par souci de ne pas laisser d’expression qui pût apparaître pudibonde. Quand on s’est enivré de vin, on le rejette en urinant, ou en le vomissant. Cette ivresse, c’est celle des projections de mon esprit, dans un milieu radicalement étranger, opérées avec une telle conviction que j’en arrive à me rendre étranger à moi-même en me contenant moi-même dans l’image que me propose en retour le monde que je conçois. Noyé dans cette ivresse, le monde m’apparaît ; je me trouve enchaîné dans des réactions défensives ou au contraire porté par des impulsions visant un dépassement (en quête d’un mieux, d’un au-delà), qui alimentent cette distorsion, rendant impossible l'observation de l'actuel présent (jugé insatisfaisant, terne, banal, insignifiant...), me rendant tout à fait incapable de reconnaître la participation simultanée de la nature du percipient et du perçu. 

 

29. Jésus (a) dit : Si la chair est advenue à cause de l’Esprit, c’est une merveille !Mais si l’esprit est advenu à cause du corps, c’est une merveille de merveille ! Mais moi je m’émerveille de ceci : comment cette grande richesse a-t-elle pu habiter cette pauvreté ?...

 

Pour Emile Gillabert ce logion est de ceux qui s’éloignent de l’idéalisme grec et de la dichotomie judéo-chrétienne qui a pris le contre-pied d’une telle révélation. Pour Raymond Oillet, ce logion exprime tout le sens de la "régence" du Fils qui, conscient de cette responsabilité (qui n’est plus "la pauvreté") exhausse la création du Père.

 

 

30. Jésus (a) dit : Où il y a trois dieux, ce sont des dieux ; où il y a deux ou un, moi je suis avec lui.

 

Jésus n’a rien à faire des dieux, de la mythologie. Compter jusqu’à deux lui suffit. L’Un ne peut se connaître sans deux, la manifestation. "Le Même s’offre à Lui-même sous l’image d’un autre et pour jouer le je-u, il se cache, il se voile, il joue à l’autre pour de bon ! En fait, il y a bien "deux" - et il n’y a pas "deux" - identité du sensible et de l’ultrasensible, et infini éloignement. Une dialectique qui se produit maintenant, et qui porte ce seul nom : ‘moi’".  

(Raymond Oillet).

"Il reste et restera toujours très difficile de discerner : Un, Deux, et trois la multiplicité ; Deux enfanté du Un dont il est image pure et trois enfanté du Deux, qui est fantasmagorie et qui doit être perçu, vécu comme tel !". (Raymond Oillet).

"Ce qu’il y a en réalité, dit Ibn Arabî, c’est : le Créateur-créature, Créateur sous une dimension, créature sous une autre, mais le tout concret est un seul tout". Cette vision n’est plus donnée sous forme d’une croyance prescrite et imposée par telle ou telle collectivité religieuse ou sociale. Ce qui se montre, c’est la forme sous laquelle moi-même "est connu" (voir logion 3) de Celui qui évoqua mon être, c’est-à-dire qui Se connaît sous la forme où Lui-même se connaît.

 

 

31. Jésus (a) dit : Un prophète n’est pas accepté dans son village, un médecin ne guérit pas ceux qui le connaissent.

 

Là où ils sont connus, ni le prophète ni le médecin ne pourront exercer leurs talents ou leurs pouvoirs, ce qui signifie que pour que cela fonctionne, ils ont tous deux besoin d’un public étranger. Jésus ne se prenait ni pour l’un ni pour l’autre. Il n’est pas un bateleur, un "marchand de soupe". Ceux qui le connaissent sont comme lui.

 

 

32. Jésus (a) dit : Une forteresse bâtie sur une haute montagne ne peut tomber, et ne pourra non plus être cachée.

 

Cette métaphore semble concerner l’homme réalisé, dans lequel l’identité réelle s’est établie. Il ne craint plus les événements. En même temps, sa condition terrestre ne peut le dissimuler aux yeux du monde.

 

 

33. Jésus (a) dit : Ce que tu entendras d’une oreille, (de l’autre oreille) proclame-le sur les toits. Personne en effet n’allume une lampe et ne la met sous le boisseau ; on ne la met pas non plus dans une cachette, on la met sur le lampadaire, afin que tous ceux qui vont et viennent, profitent de sa lumière.

 

L’écoute. Etre écoute requiert une disponibilité, dénuée d’intention. Ce qui est entendu ne peut véritablement l’être qu’à condition de silence en soi-même, en s’étant rendu réceptif ; il est alors ressenti, vu et touché. L’écoute réelle est en dehors de l’espace et du temps. C’est l’écoute en tant qu’être, la pure écoute, laissant de côté mémoire et imagination. Dans l’écoute inconditionnée, nous sommes ouverts à toutes les possibilités. Il y a ensuite une injonction à la parution, à la diffusion de la lumière, ce qui à l’analyse pourrait sembler contredire la sagesse taoïste qui s'évertue à préserver la lumière "sous le boisseau", mais lorsque Tchouang-Tseu parle d’"envelopper la lumière" il précise : "Qui sait que le discours est sans parole et que le Tao est sans nom, celui-là possède le trésor du Ciel. Verser sans jamais remplir, puiser sans jamais épuiser, et ne pas même savoir pourquoi, voilà ce que j’appelle envelopper la lumière" ce qui est aussi traduit par "donner abri à l’éclat". "Cacher la lumière" selon Lao Tseu (TTK, ch. 64) signifie se déployer (étant sur le point de se contracter), se fortifier (étant sur le point de faiblir), se lever (étant sur le point de tomber), donner (étant sur le point de prendre). Nous sommes bien en présence d’une injonction paradoxale. Le "boisseau" dont parle Jésus, c’est le mental s’immisçant dans l’épiphanie, "se représentant", autrement dit : s’accaparant frauduleusement l’image, alors que la Réalité ultime est la Lumière, irradiant d’Elle-même. Emile Gillabert met l’accent sur le fait que "le souci d’éclairer (les autres)" doit être banni. Il n’y a donc dans ce logion aucune consigne "missionnaire" au sens où l’entendent les religions.

L’écoute est à la fois passive et active. Vient un moment où l’essence de ce qui est dit monte à la surface, s’élève en soi en tant que soi-même.

 

 

34. Jésus (a) dit : Si un aveugle guide un aveugle, ils tombent tous deux dans la fosse.

 

Ce logion fait suite au précédent sur le thème de l'instruction. Là, le message est clair, à propos des "faux guides", comme dans le logion 3. On ne s’improvise pas instructeur spirituel. En tous temps, des "gurus" qui n’étaient que des farceurs de mauvais aloi ont existé. Ils se caractérisent par plusieurs signes permettant de déceler l’erreur.: le fait de se considérer ou de se laisser considérer comme "maîtres" ou chefs d’organisations généralement propagandistes, le mercantilisme qu’ils laissent s’exercer autour d’eux, les références auxquelles ils font allusion dans leurs discours (concepts exotiques, enseignements progressifs, balisés, répétitifs, formes d’idolâtries). Noter aussi de très près le langage et le ton employé, les sentiments éprouvés en leur présence. Il y a une différence fondamentale entre le ton mondain et falsifié d'un hypnotiseur ou celui, paternaliste et opportuniste, d'un chef dictant des ordres, imposant une discipline, et la parole authentique d'un éveilleur qui suscite votre attention en éveillant votre cœur. Certains esprits ne seront pas prêts à entendre quoi que ce soit qui remette en cause ce qu'ils s'imaginent être leur monde, refusant tout discours qu'ils jugeront contraire à ce qu'ils croient être leur équilibre mental, constitué d'expériences personnelles sacralisées. Leur appréhension vis-à-vis de la réceptivité ne fait que trahir leur crainte dissimulée d'entretenir une erreur ou de se voir pris en faute, selon un schéma de culpabilité dont ils sont les pourvoyeurs inconscients. Ces personnes développeront systématiquement des préjugés et mettront un point d'honneur à entretenir un certain radicalisme dans le doute, la suspicion, le cynisme…

 

 

35. Jésus (a) dit : Il n’est pas possible à quelqu’un d’entrer dans la maison de l’homme fort et de la prendre de force, à moins qu’il ne lui lie les mains : alors il bouleversera sa maison.

 

On peut "lier les mains", empêcher de s’exprimer, mais on ne peut attenter à ce que "l’homme fort" est à l’intérieur de lui-même, en profondeur. "Le souple l’emporte sur le ferme, le faible l’emporte sur le fort". (Lao Tseu, TTK, ch..78).

 

 

36. Jésus (a) dit : Ne vous souciez pas du matin au soir et du soir au matin de quoi vous vous vêtirez.

 

Les choses accessoires ne doivent pas créer de soucis. On ne doit pas s’y attarder. Je n’appartiens pas à l’existence qui est dans l’espace-temps, où naissent et meurent les sensations, les perceptions, les émotions… Le souci du vêtement, cette anxiété de ce qui veut se donner à paraître ou à être dans cette impulsivité qui s’attache à une intention ou à une motivation et qui n’est jamais approprié à la situation, c’est celui du voleur qui veut tout s’approprier. Il est dépourvu de l’intelligence de l’esprit qui prend soin, comme nous le dit Seng Ts'an (Hsin Hsin Ming) de ne pas toucher à la situation, mais de se rectifier en fonction de celle-ci.

 

 

37. Ses disciples lui dirent : Quel jour te manifesteras-tu à nous et quel jour te verrons-nous ? Jésus dit : Lorsque vous vous dépouillerez de votre honte, que vous ôterez vos vêtements, les déposerez à vos pieds, comme les petits enfants, et que vous les piétinerez, alors vous verrez le Fils du Vivant, et vous n’aurez pas peur.

 

Les questions que posent les disciples deviennent ici tout à fait consternantes : ils attendent on ne sait quelle manifestation théâtrale de la part de Jésus, comme s'il leur parlait en coulisses.

Dans le miroir qui est l’œil intérieur, l’œil du cœur, le regard de celui qui contemple le Témoin de contemplation n’est autre que le regard même de ce Témoin. Le Contemplé est le Contemplant et réciproquement.

Tchouang Tseu nous rapporte l’histoire d’un vieux moine qui, désespérant de connaître l’éveil avant sa mort, se rend chez Lao Tseu ; celui-ci venant à sa rencontre lui dit de laisser son escorte et ses bagages à la porte, faute de quoi il ne sera pas admis. Le vieillard n’avait ni bagage ni escorte, mais il comprit, entra et trouva.

 

 

38. Jésus (a) dit : Bien des fois, vous avez désiré entendre ces paroles que je vous dis, et vous n'avez nul autre de qui les entendre. Il y aura des jours où vous me chercherez et ne me trouverez pas.

 

Les paroles du gnani "coulent de source" et répondent à notre soif de connaissance. Le guru est toujours unique et il est en soi, mais il y a "des jours où vous ne me trouverez pas" nous prévient Jésus. Si l’on n’éprouve pas la connaissance dans l’économie du Seul, c’est à une épreuve subie que nous avons à faire. Les disciples, certains jours, ne trouveront pas Jésus, parce qu'avides de nouvelles paroles, ils n'ont pas laissé agir, retentir en eux, le parfum de ce qui s'est dit.

Si l'on s’aperçoit abruptement du caractère passager et illusoire du bonheur humain qui à ce moment nous déserte, celui-ci est vu comme une ivresse dans laquelle nous oubliions de nous tenir "dans le commencement".

Krishnamurti a exprimé le caractère potentiellement énergétique, transmutateur, qui peut être vécu à travers la souffrance, ce qui bien entendu est tout à fait éloigné du masochisme qui est une complaisance destructrice.

La Nuit, abscondité de l’Essence qui fait se révéler la lumière, n’a rien à voir avec la ténèbre qui la capte, l’emprisonne à des fins séductrices alimentant les faux-semblants et les abris mensongers, et qui se refuse à avouer le caractère subjectif et périssable de toutes les connaissances.

 

 

39. Jésus (a) dit : Les pharisiens et les scribes ont pris les clés de la gnose, et ils les ont cachées. Ils ne sont pas entrés, et ceux qui voulaient entrer, ils ne les ont pas laissés faire. Mais vous, soyez prudents comme les serpents et candides comme les colombes.

 

Les pharisiens sont les malins, les bluffeurs, ceux qui désirent paraître "justes" aux yeux des autres, s’entourent de simagrées qui n’expriment que le moi infatué. Ils entretiennent le dualisme entre le dedans et le dehors, l’être et l’apparence. Le gnani n’est pas un écrivain ; il n'est pas du monde ; il n’écrit (bien qu’il y ait quelques rares exceptions) pas de livres. Son langage est oral. Des paroles sont rapportées par d’autres que lui, voire dans les temps plus récents enregistrées au magnétophone.

Il est libre des Ecritures, des livres, "saints" ou non. Les scribes aux ordres des pharisiens contrefacteurs consigneront des balivernes dans leurs écrits qui servent à des fins dogmatiques. La gnose se trouve ainsi occultée et le rôle des pharisiens s’avère se réduire à celui de policiers-inquisiteurs, de démons perpétuellement jaloux de la lumière qu’ils n’envisagent qu’en termes de captation, rétention et exploitation malicieuse. Ils n’en connaîtront jamais la quiddité, ne l’éprouvant que comme une menace vis-à-vis de leurs pouvoirs. C’est à cause du contenu de ce logion qui expose le "blasphème contre l’Esprit" que ceux qui confondent la connaissance et la puissance ont tué Jésus. Au Moyen-âge, en France, l’Eglise catholique a exterminé des millions d’hommes jugés hérétiques. Le fatalisme qui accompagne la fonction de toute religion instituée conduit à assassiner tout éveillé ou à le récupérer dans le système.

Face à cela, la vigilance du serpent est requise, tout en gardant la candeur de la colombe, candeur qui rappelons-le, est le contraire de la naïveté.

 

 

40. Jésus (a) dit : Un pied de vigne a été planté en dehors du Père, et comme il n’est pas vigoureux, il sera arraché jusqu’à la racine et il périra.

 

Ceux qui se sont emparés des clés de la gnose sont ici comparés à un pied de vigne sans vigueur, planté "hors du Père". Contrefaçon qui ne sera pas épargnée.

 

 

41. Jésus (a) dit : A celui qui a, il lui sera donné, et celui qui n’a pas, même le peu qu’il a lui sera enlevé.

 

Ce logion s’adresse au simple curieux, dilettante ou au velléitaire, pusillanime, tiède, dépourvu du feu intérieur que l’on doit entretenir en soi. Si je suis surpris en état de "pauvreté", n’ayant rien à offrir, je ne peux rien recevoir, et ce dont je ne suis pas digne m’est enlevé. Il y a dans ce logion comme une signification de reconnaissance, de gratitude, au sein même du Non-né, de la transparence de ma nature originelle. L’avoir dont il s’agit ici n’est pas l’acquis, mais découle de l’attention à la lumière, de ce foyer réceptif que la Lumière entretient en elle-même, en tant qu’Auto-donation. Si j’ai "cela en moi", les "surprises et les cadeaux", comme disait Jean Klein, affluent.

 

 

42. Jésus (a) dit : Soyez passants.

 

Nous sommes de passage, en voyage parmi les apparences provisoires. La vie ne se donne qu’en passant. "Mais de quel passage s’agit-il ? Evidemment pas celui qui se conçoit comme l’effacement ou l’anéantissement vertigineux de toutes choses, mais le franchissement des horizons du connu et l’affranchissement de la peur qui nous y attache. Je n’évoquerai ni la mort comme telle, ni l’illusoire réanimation d’un cadavre, mais la résurrection de la vie par la divulgation même de son secret, une libération capable de se réaliser non par disparition ou effacement des marques du temps mais par métamorphose, jaillissement, régénération des images du monde par la lumière qui les possède et leur donne vie. Je l’ai écrit : une neuve ‘quantique’ ! Admettons : une conscience de la discontinuité, réelle – et elle l’est déjà – mais réellement assumée comme telle, non pas déchirée ou fissurée d’états inconscients comme autant de pertes ou d’évanouissements, mais tout simplement ‘blancs’ c’est-à-dire vacants, suspendus, purement réceptifs, et finalement, oui, ‘passants’, oui, tel est le ‘passage’, sans l’arrimage d’un constat, d’un enregistrement, d’un jugement ou d’une définition". (Raymond Oillet – Connaissance du matin).

"C’est un regard quotidien à poser sur soi-même (…) Comment ‘éprouver’ autrement en parvenant à cette passibilité – ce mot, bien préférable à ‘passivité’, n’en dérive pas moins du latin patior pour évoquer l’inspiration pure qui nous anime intimement – ou transpassibilité d’expérience qui laisse voir le temps passer, mais pas nous ; la mort emporter tout ce qui tient demeure à l’horizon des conditions, mais pas le pur sujet qui conçoit sa création. Je ne suis pas interdit d’attention, de veille ou de vigilance, je ne suis ni condamné à l’aveuglement ni à l’ivresse de quelque aliénation que ce soit ; il n’y a ni déficience comme on l’a dit dans certaines écoles gnostiques, ni péché d’origine comme le croient les grandes religions exotériques (…) Mais la question, et sa résolution, portent-elles uniquement sur le temps et sur la mort. N’envisageraient-elles pas plutôt la fin de la pensée, de l’empire de sa décision en tant que norme de réalité. Non pas refoulement de la pensée, recherche impossible de quelque savoir primitif comparable à un instinct animal, non, mais le pur antécédent d’une conscience et d’une mémoire jouant, en liberté, la pure musique d’un moi ‘passant’ comme oiseau ou papillon, légèrement, de là à là, mais toujours ici à la fenêtre du plus simple regard." (Raymond Oillet).

"Comprenez que la vie est un voyage, avec un commencement et une fin, qu’on effectue avec un billet ayant un certain délai de validité, qu’à l’expiration de celui-ci, ce qui est apparu avec la vie disparaîtra. Sortez de ce cercle, soyez-en témoin !" (Nisargadatta).

Je citerai encore le commentaire de l’un des lecteurs du blog "jeudemeure" de R. Oillet, à propos de ce "passage".: "Passage, ce mot laisse supposer l’existence d’un dynamisme que la méthode d’observation n’atteint pas. Peut-être n’y a-t-il même ni allée ni venue, ni entrée ni sortie… Pour qu’il y ait clarté sur ce sujet, il faut un corps qui se laisse traverser par la lumière (parole qui surgit comme un rappel dans l’oubli ?) et, de l’autre côté, quelque chose que l’invisible laisse voir, effet de commandes secrètes exactes au rendez-vous du présent. Cette idée de circulation de l’absolu vers la vie incarnée peut venir du fait qu’on ne sait ce que la vie a voulu qu’après l’avoir vécu. La vie ne claironne pas ce qu’elle va vouloir, et ce qu’elle met en place d’abord n’est pas la résolution finale. A la mesure de l’intuition de chacun, ne se colore d’évidence que "le processus d’avènement" éprouvé dans notre chair." (Manoune M.).

 

 

43. Ses disciples lui dirent : Qui es-tu, toi qui nous dis de telles choses ? – Par les choses que je vous dis, ne savez-vous donc pas qui je suis ? Mais vous, vous êtes comme les Juifs : ils aiment l’arbre, ils détestent son fruit ; et ils aiment le fruit, ils détestent l’arbre.

 

Jésus compare ses disciples aux Juifs qui "préfèrent" en séparant. Ils ne reconnaissent pas l’Un, l’arborescence de lumière qui leur permettrait de se reconnaître dans ce qu’il leur dit, en tant que Fils de la Vie. 

La préférence est basée sur le jugement ; c’est là sa fausseté. Les disciples cherchent à se faire une opinion, et donc à séparer.

Raymond Oillet attire notre réflexion sur la question : "Comment 'le' dire ?" (...) "le secret peut-il se confier, c'est-à-dire peut-il être 'entendu' et peut-il modifier la destinée des hommes dont on voit bien aujourd'hui quel(s) chaos la menacent, quels périls mortels auxquels elle semble incapable d'échapper". Car c'est la parole qui transmet le Feu et la lumière de l'Identité, ce qui est "égal" comme dit Jésus, permanent, "l'une de ces vérités cachées impensable et incompréhensible en Occident moderne". "Je suis ce que je vous dis" dit Jésus (Jean 8.25), et ici : "Par les choses que je vous dis, ne savez-vous pas qui je suis ?". Celui qui entend la parole du gnani découvre le Royaume ; il "ressuscite", il s'éveille.

"Le sens de la vie humaine, toute vie humaine, ce qui revient à dire 'moi', qui écris ces lignes, et 'toi' tout pareil à moi, ce sens prend racine antérieurement à toute explication, ces mots mêmes pour le dire, antérieurement à tout acte de conscience et donc au tréfonds de la conscience vivante même, telle qu'elle s'exprime en tant que sujet. Là naît une situation, commune et singulière, instantanée, présente, impliquant sans doute une dualité, mais néanmoins récit d'une indicible unité. Dans cet horizon, cet enchevêtrement d’horizons : la visibilité du sacré comme expérience de soi-même, de l'altérité et du monde. Cet immédiat : passage même de l'inconnu, vers le monde, avant l'apparition d'un monde, mais par moi, moi conscient". (Raymond Oillet).

 

 

44. Jésus (a) dit : A celui qui blasphème contre le Père, on pardonnera ; à celui qui blasphème contre le Fils, on pardonnera ; mais à celui qui blasphème contre l’Esprit pur, on ne pardonnera ni sur terre ni au ciel.

 

"On peut outrager en se livrant à des imprécations, mais également en ne reconnaissant pas Celui qui, en fait, est notre moi authentique, Celui que les Orientaux appellent le Soi, et que Jésus nomme le Père. Or l’esprit (le pneuma), c’est justement la Vie du Père en nous". (Emile Gillabert)

"L’esprit est immatériel. Nous sommes à une époque de margoulins... Penser que même les choses sacrées, que le sacré à l’état pur, tellement pur qu’il ne justifie plus l’emploi du terme "sacré", va devenir objet de publicité, objet de commerce, c’est insupportable ! (…) Le fondement du matérialisme – qui est un pessimisme – est que tout est réductible à une explication. Alors : il n’y a plus de mystère ! En fait, tout est mystère ; le mystère est omniprésent ; nous sommes cernés par le mystère. (…) Comment tuer un mystère ? Comment nous suicider ? Puisque nous sommes des mystères… Hé bien : en expliquant ! (…) L’être n’est pas réductible à l’explication. On n’a plus aucune espèce de conscience que notre vis-à-vis naturel, c’est le Mystère Absolu !… et quiconque prétendra vaincre le mystère s’est déjà damné.! L’ennemi mortel de l’Esprit pur, c’est le matérialisme ! (…) On ne va pas vers le sens de soi à contrecœur ; on y va en s’amusant. La curiosité doit être là. Comprendre – merde.!…

L’injonction qui pèse sur nous, c’est sentir et comprendre, ne plus être des morts-vivants. On n’a pas le droit de ne pas se sentir vivant ! Le non-amour, le ressentiment, le mépris pour l’âme personnelle, l’âme humaine, pour l’humain, c’est à mes yeux le pire des sacrilèges !… Nous n’existons qu’intérieurement et intérieurement nous n’existons que maintenant". (Stephen Jourdain)

"Il y a, à la racine de mon être, la pure Conscience, un point d’intense lumière. La nature même de ce point est d’irradier et de créer des images dans l’espace et des événements dans le temps – sans effort, spontanément. Tant qu’il est simplement conscient, il n’y a pas de problèmes. Mais quand se manifeste le mental discriminant qui crée des distinctions, le plaisir et la souffrance naissent". (Nisargadatta).

 

 

45. Jésus (a) dit : On ne récolte pas de raisin sur des épines, on ne cueille pas de figues sur des ronces, car elles ne donnent pas de fruit. Un homme bon produit du bon de son trésor ; un homme mauvais produit du mauvais de son trésor, mauvais, qui est dans son cœur, et il dit des choses mauvaises ; c’est de l’abondance du cœur qu’il produit du mauvais.

 

Si Jésus, comme les gnani, peut témoigner par la parole, c’est parce qu’il y a adéquation parfaite entre celle-ci et son intériorité. Tout est clair en lui. Le cœur est notre trésor personnel. "C’est dans le cœur que s’élève et que sombre le ‘je’" disait Ramana Maharshi. Si le cœur est empli de "ronces", la parole ne peut être qu’épineuse. Ronces et broussailles d’épines sont, dans le Tao Te King (Lao Tseu, ch. 30), tout ce qui pousse là où stationnent les armées, là où il y a la guerre.

La dernière phrase nous invite à nous méfier de cette abondance qui n’est peut-être que l’inflation inconsciente du mensonge, de l’égarement qui s’auto-justifie dans une profusion suspecte, venimeuse.

 

 

46. Jésus (a) dit : Depuis Adam jusqu’à Jean le Baptiste, parmi ceux qui sont enfantés des femmes, aucun ne surpasse Jean le Baptiste, si bien que ses yeux ne seront pas détruits. Mais j’ai dit : Celui qui parmi vous sera petit connaîtra le Royaume et surpassera Jean.

 

Emile Gillabert nous explique que Jean le Baptiste, à l’opposé de Jésus, était un "homme de foi", qui ne mangeait pas de pain et ne buvait pas de vin, mais qui était encore trop "grand" pour connaître le Royaume ; comme les prophètes, il annonçait un royaume à venir. "C’est parce que sa foi se transformera en vue, commente Gillabert, que ses yeux ne seront pas détruits". Il écrit par ailleurs : "Le monde que fabrique le psychique est celui de l’aveuglement (…) Le psychique reste enfant de la femme".

 

 

47. Jésus (a) dit : Un homme ne peut monter deux chevaux ni bander deux arcs. Un serviteur ne peut servir deux maîtres, sinon il honorera l’un et offensera l’autre. Personne ne boit du vin vieux et ne désire aussitôt boire du vin nouveau. On ne verse pas de vin nouveau dans de vieilles outres, de peur qu’elles n’éclatent, et on ne verse pas de vin vieux dans des outres neuves de peur qu’elles ne le gâtent. On ne coud pas une vieille pièce à un vêtement neuf, car il y aurait déchirure.

 

Jésus nous exhorte ici à ne pas nous disperser, à observer une éthique, celle de la confiance du cœur. De même qu’on ne peut voir et penser en même temps ; l’engagement dans l’aventure du Royaume intérieur ne peut laisser place aux "vieux schémas" et nous autoriser à jouer "sur deux tableaux". Si je donne mon acquiescement ici et là, je me révèle confus. Il importe alors d'examiner en soi-même la nature précise de ce qui anime cette passion. Les mécanismes psychiques sont tenaces et rusés. Ils ont la capacité de subjuguer l’évidence, d’enfermer dans un labyrinthe d’affirmations closes et hostiles.

"Le 'rêve' du Seul est une réalité bien tangible, ce monde-ci, que j’éprouve, physiquement. Mais mentalement, je le pense, je surajoute une réalité de mon fait, à ma mesure, purement imaginaire (et il s’agit là de l’imagination humaine), fantasmatique, totalement fausse, et avec laquelle je me blesse moi-même. Quand Ibn Arabi dit : 'une imagination dans une imagination', il ne s’agit pas de deux actions identiques. Le Seul crée le réel authentique. C’est en affirmant la réalité exclusive ou principale de ma propre création que je détourne la donation première du Seul. Il y a un monde bien réel - moi au milieu - que je pollue par mes représentations. Je suis à la fois responsable de la présentation : voir, percevoir - juste - garder et sauvegarder en quelque sorte... et responsable, à un autre titre, en tant qu'homme libre et créateur (la fameuse créature créatrice de Scot Erigène) de juguler les emballements de mon jugement proprement humain qui habille, disons, la 'première création', le premier royaume comme dit Maître Eckhart, d'oripeaux qui sont autant de tuniques empoisonnées qui me déchirent et me dévorent peu à peu." - (Raymond Oillet).

 

 

48. Jésus (a) dit : Si deux font la paix entre eux dans cette même maison, ils diront à la montagne : va t’en, et elle s’en ira.

 

Lorsque la paix est établie dans la demeure intérieure, les embûches dont on se faisait des montagnes ne sont plus à craindre, car c’est la division en soi-même qui leur donnait cette complexité phénoménale.

Au logion 10 : "Dans une maison, trois étaient contre deux et deux contre trois, le père contre le fils et le fils contre le père" ; il y en avait un "de trop", une trinité despotique qui vient s’imposer, saccageant le terrain de la saine dualité qui est relation en essence tandis que le trois en se substantifiant crée une seconde dualité, relative à une entité séparée. Ce n’est pas par hasard que Jésus mentionne "trois contre deux". Deux peuvent faire la paix entre eux, et la maison est "même". Jésus a déjà dit "Là où il y a deux ou un, je suis avec lui" (logion 30).

 

 

49. Jésus (a) dit : Heureux êtes-vous, solitaires (monakhos), élus, car vous trouverez le Royaume. Comme vous êtes issus de Lui, vous y retournerez.

 

Jésus met l’accent sur l’aspect individuel de l’aventure. On est seul à éprouver, à expérimenter, soi-même, il en est bien ainsi. Dans l’ignorance, nous avons pu nous croire séparé du "lieu de la vie" d’où nous venons et où nous retournons. Il nous appartient de tout vérifier par nous-mêmes. On ne croit pas, on sait, sans interférence. Si on se trompe, ce qui peut arriver, on se corrige. Mais on se garde de conclure, d’affirmer.

 

 

50. Jésus (a) dit : Si les gens vous disent : d'où êtes-vous ? Dites-leur : Nous sommes venus de la lumière, là où la lumière est advenue d’elle-même et s’est manifestée dans leur image. Si l’on vous dit : Qui êtes-vous ? Dites : Nous sommes ses fils et nous sommes les élus du Père le Vivant. Si l’on vous demande : Quel est le signe de votre Père qui est en vous ? Dites-leur : C’est un mouvement et un repos.

 

Dans le monde, la déclinaison identitaire, qu’elle vienne des curieux ou des agents de police repose sur une forme de contrôle compulsif motivé par l'inquiétude. Cette in-tranquillité peut donner force à des principes pervers empêchant l’accomplissement de nos capacités innées. Puissance d’obscurcissement, elle a le pouvoir d’exiger la récitation mécanique d'une immatriculation sortie d’un registre établi comme "garde-fou" au nom de conventions instituées, en conformité aux lois en vigueur. Tandis que la conscience ici-maintenant n’est nullement réduite à ces limitations, informations de seconde main qui disparaissent lorsque nous n’y pensons pas, et qui laissent le champ libre à la question "Qui suis-je ?", ce qui fait apparaître qu’on le veuille ou non l’aspect procédurier de l’attachement à la mémoire. Ici, Jésus nous donne le "mot de passe" de l’identité véritable. Encore faut-il réaliser en soi l’Enfant Spirituel, c’est-à-dire l’âme qui s’enfante elle-même dans le Souffle (l’Esprit). Il n’est pas au pouvoir de l’homme de nier l’Imagination, ce qui équivaudrait à cette prétention totalitaire et absurde d’abolir la révélation à soi-même. Mais l’homme peut lui tourner le dos en s’en rendant incapable ou indigne.

"La conjonction et, à l’intérieur du binôme 'un mouvement – et - un repos' désigne une seule identité et une seule réalité. Néanmoins, l’une n’est pas l’autre et n’est pas non plus réductible à l’autre. Cette conjonction qui n’annule rien des deux termes et juxtapose sans confondre, dit tout. ‘Ils’ sont le Même et totalement différents. C’est là notre condition amphibolique. Aucune logique ‘physicaliste’, aucune mesure s’appliquant toujours là et non ici, à la source de pure lumière. Telle est la splendeur de notre condition. L’ignorer, en soumission aux déterminismes conçus en regard de la limite ‘horizontale’ de toute condition, est une tragédie" – "Tout le programme, s’il en est un, le voici : 'Comment suis-je Moi l’Absolu et moi une personne ?' (Nisargadatta) Tout le reste est littérature ; c’est encore dans Thomas : 'un mouvement et un repos'. Ni l’un ni l’autre simplement additionnables ou réductibles l’un à l’autre. Ce que j’ai appelé (après Corbin) : amphibolie ; un mot qui fait rire mais qui dit exactement ce qu’il faut dire, indispensable. Dans une tradition plus mélancolique, on parle de ‘croix’, vous voyez…" 

(Raymond Oillet).

 

 

51. Ses disciples lui dirent : Quel jour le repos des morts viendra t-il ? Et quel jour le monde nouveau va-t-il venir ? Il leur dit : Ce que vous attendez est arrivé, mais vous, vous l’ignorez.

 

Encore des questions consternantes de la part des disciples, en même temps édifiantes, qui les montrent plongés dans un contexte dualiste, messianique, eschatologique, concevant les personnes décédées comme des "morts-vivants" ou des fantômes tourmentés, attendant sans doute le jugement général dans un lieu imprécis (eschatologie) et le monde nouveau comme un monde futur, à venir (messianisme).

Le commentaire d’Emile Gillabert constate que "le Réel a du mal à percer la cuirasse du rêve, aujourd’hui comme hier"… Cependant, tous les gnani ont témoigné de l’impératif d’éveil ici-maintenant à ce qui est en Présence et capacité de transfiguration, de co-naissance par la Gémellité de notre identité véritable : "deux en Un", le Vivant. Tout le message de Jésus est là.

 

 

52. Ses disciples lui dirent : Vingt-quatre prophètes ont parlé en Israël et tous ont parlé de toi. Il leur dit.: Vous avez délaissé Celui qui est vivant devant vous, et vous avez parlé des morts.

 

Jésus n’a que faire des vingt-quatre prophètes d’Israël qui ont soi-disant "parlé de lui". Il leur dit : vous n’êtes pas dans la présence, avec moi, en vous, et vous vous mettez à "évoquer les morts". Jésus se tient là, devant eux (voir également logion 28) ; ils lui ont déjà demandé "quand te verrons-nous ?" (logion 37). Le manifesté est limité et cependant il est sans limites ; cette manifestation n’est ni perceptible ni vérifiable par les facultés sensibles. La raison discriminante la récuse. Elle n’est perceptible que par l’Imagination active, par la Source.

 

 

53. Ses disciples lui dirent : La circoncision est-elle utile ou non ? Il leur dit : Si elle était utile, leur père les engendrerait circoncis de leur mère ; mais la vraie circoncision, en esprit, a été d’une utilité totale.

 

La circoncision est un rite juif qui découle d’une convenance sanitaire comparable à certaines prescriptions contenues dans l’Ancien Testament adoptées aussi chez les musulmans. Elle est devenue signe de reconnaissance et d’appartenance à la tradition judaïque que Jésus récuse, mais il se sert de cet exemple pour valider la circoncision "en esprit" qui ne se situe pas au même niveau.

 

 

54. Jésus (a) dit : Heureux les pauvres car le royaume des cieux est leur.

 

La pauvreté dont parle ici Jésus est le lot de la surconscience qui est une inconnaissance en état, sans regard sur celui-ci qui comme telle est connaissance. La pauvreté n’intuitionne rien. Elle est "en face". Notre idée est pauvre devant l’image de l’Ouvert au-delà de tout regard attentif. Pour Maître Eckhart ("De la pauvreté en esprit"), un homme pauvre est un homme "qui ne veut rien, qui ne sait rien et qui n’a rien". Ceux qui "veulent" sont "des ânes qui ne comprennent rien" ; il s’explique : "Quand j’étais encore dans ma cause première, je n’avais pas de Dieu (…), ce que je voulais, je l’étais, et ce que j’étais, je le voulais". Celui "qui ne sait rien" doit être "aussi vide de tout savoir propre qu’il l’était quand il n’était pas… et qu’il laisse Dieu créer ce qu’il veut !". Quant à celui "qui n’a rien" c’est celui qui "garde en lui de l’espace, il garde de la différence" et il ajoute : "C’est justement pourquoi je prie Dieu qu’il me rende quitte de Dieu !". Et il proclame, tout comme Nisargadatta : "Dans ma naissance, toutes choses sont co-nées : j’étais en même temps ma propre cause et la cause de toutes choses"… "Ici Dieu ne trouve plus de demeure en l’homme, car ici l’homme, par sa pauvreté, a reconquis ce qu’il a été éternellement et restera toujours".

 

 

55. Jésus (a) dit : Celui qui ne récuse pas son père et sa mère ne pourra se faire mon disciple, et celui qui ne récuse pas ses frères et ses sœurs et ne portera pas sa croix comme moi ne sera pas digne de moi.

 

Nous ne pouvons nous connaître si nous restons sous tutelle familiale. Nous nous prenons pour Monsieur ou Madame Untel, notre identité civique. Jésus prend ses distances avec le quatrième commandement de la Loi de Moïse qui a une destination sociale et juridique. La présence de l’expression "porter sa croix" a lieu d’étonner car elle suppose : soit que Jésus avait la précognition du sort qu’allait lui réserver la destinée de son passage sur Terre, compte tenu du monde "cadavérique" qui l'entourait, soit qu’elle est due à l’interprétation postérieure d’un copiste. Il est permis de penser que Jésus mourut avant que son exécution officielle ne fût résolue, ce qui, comme l’écrit Emile Gillabert donnerait tout son sens à la "bouchée" qu’il réserva à Judas-Thomas le Vivant et au dernier baiser du Jardin des Oliviers. Judas passe dans le monde et pour l’entourage de Jésus pour avoir été "le traître", le bouc émissaire, alors que ces gestes célébraient la communion. Jésus savait qu’il allait être arrêté. Il dit à Judas : "Fais ce pourquoi tu es là" (Mathieu 26.50) et selon Luc : "Par un baiser, tu livres le Fils de l’Homme". L’ensemble des disciples ne comprend pas le sens de ces paroles, ignorant que Judas était missionné. Jésus et Judas s’embrassent pour la dernière fois. A Pierre qui n’a pas supporté de l’entendre évoquer sa mort, il a dit : "Passe derrière moi, Satan !". "Le geste de Jésus en faveur de Judas ne peut pas, honnêtement, être interprété comme une dénonciation" conclut Emile Gillabert (Jésus et la gnose), "A la rigueur, on désigne du doigt le traître, on ne lui offre pas les prémisses du repas".

La croix est aussi le symbole métaphysique de la résolution des oppositions. Le centre "réunit contrastes et antinomies" tandis qu'il se révèle libre de ses points cardinaux, de la roue cosmique ou encore de la multiplicité. C'est le lieu vide par lequel passe le "tout petit", désormais orphelin vis-à-vis du monde, dégagé de tous liens et contingences, ne se tenant plus que dans l'économie du Seul.

 

 

56. Jésus (a) dit : Celui qui a connu le monde a trouvé un cadavre, et celui qui a trouvé un cadavre, le monde n’est pas digne de lui.

 

Qu’est-ce que "connaître le monde" ? C'est le découvrir la substance fonctionnelle, habitée de saletés, largement dominé par le règne des ténèbres. Mais nul n’a jamais connu un univers qui se situerait hors de l’expérience qu’il est. Chacun de nous est l’essence, la substance, la toile de fond des impressions sensorielles que nous appelons : le monde. Tout ce qui est perçu vit en nous, mais nous ne vivons pas dedans. Ne pas être "du" monde c'est être Passant. Il s'agit ici d’une "connaissance du soir" selon l’expression de Maître Eckhart, qui suppose l’antériorité d’une "connaissance du matin", sans laquelle celle-ci ne pourrait être effective. C'est voir tout ce que l'on n'est pas.; "voie négative", instruction qui agit par élimination. L’image de Jésus est très forte car le monde est ici comparé à un cadavre, un corps sans vie.

Le monde selon Nisargadatta, n’est qu’essence de nourriture. Dans l’Evangile selon Philippe on peut lire aussi : "Ce monde est un mangeur de cadavres" (93).

L’on ne connaît le monde que pour autant que l’on connaît les ombres (ou : reflets) et l’on ignore la Déité pour autant que l’on ignore la personne qui projette cette ombre, qui est à la fois "Lui et non lui".

"Le phénomène dramatique, la folie qui se met en place, c’est la dualité, la dualité avec extériorité, l’extériorisation immédiatement suivie de l’identification par réduction à une réalité objectivée. La vérité est celle-ci : notre esprit, considéré dans son ensemble et son histoire, est une mise en dérivation de ce que je suis véritablement. Rien de plus… Nous sommes dans l’illusion. Nous mentalisons tous azimuts, dans le sein de nos esprits et dans le monde dit extérieur… Le monde est un océan de mentalisations auxquelles nous donnons une existence objective. Et quelle est la vraie nature de la mentalisation .? RIEN… Ce n’est pas ce grand épanchement d’irréalité pure – dont nous sommes personnellement source – qui est en cause, mais dès l’instant où cet épanchement d’irréalité est entaché du moindre soupçon de réalité, c’est foutu !… Le mal dont nous souffrons est un mal spirituel… produire des mentalisations et les investir frauduleusement, sans en avoir conscience, d’une réalité de type autonome, subjectif… Le moment de la chute existe bien… maintenant, immédiatement !… Alors, notre boulot, c’est d’être… Je dois être, quitte à me tuer, quitte à tuer les autres aussi… Je ne suis pas ça… Je ne suis pas mon corps… je ne suis pas mes idées. Je ne suis pas mes opinions, même celles-là". (Stephen Jourdain)

Je dois parvenir au stade ultime où ma solitude se fond en la solitude du Seul vrai réel. "Celui qui connaît cela est le même qui jouit de lui-même" a dit Maître Eckhart. "L’autre n’est pas aboli comme tel, commente Raymond Oillet, il a retrouvé son rang essentiel en prenant la juste mesure du néant ontologique de son existence conçue comme réalité autonome, séparée".

 

 

57. Jésus (a) dit : Le Royaume du Père est comparable à un homme qui avait de la bonne semence. Son ennemi vint de nuit et sema de l'ivraie sur la bonne semence. L'homme ne les laissa pas arracher l'ivraie, de peur, leur dit-il, que vous ne veniez pour arracher l'ivraie et que vous n'arrachiez le blé avec elle. Car au jour des moissons l'ivraie apparaîtra, on l'arrachera et on la brûlera.

 

L’homme de la parabole se garde d’employer des moyens expéditifs pour réparer les méfaits de son ennemi.; il sait qu'au jour des moissons, comme il est dit au logion 6, ce qui est caché se manifestera ; alors il sera plus facile d’arracher et de brûler l’ivraie.

La version de Mathieu se rapporte comme on peut s’en douter au "jugement dernier" avec tout ce qu’il comporte de menace, terreur, culpabilité, alors que le logion de Thomas est bien plus frais. Emile Gillabert nous fait remarquer que cet "empoisonneur" n’est pas extérieur à nous-mêmes. Il a pu nous arriver d’accepter la croissance de la bonne semence et celle de l’ivraie, et il y a un temps où la moisson se lève et où il est possible de discerner clairement l’erreur. Dans son commentaire, il met l’accent sur celui qui s’opposerait au vouloir du Père : "Il cherche à survivre même s’il se sait en sursis. Il gagne souvent du temps et du terrain en se proposant de nettoyer lui-même le champ : c’est encore un moyen de prolonger le dualisme". Ce qui importe est de s'appliquer à œuvrer en toutes choses avec intelligence et amour ; l'ivraie disparaîtra d'elle-même.

 

 

58. Jésus (a) dit : Heureux l’homme qui a connu l’épreuve : il a trouvé la Vie.

 

"La vie au service de l'Esprit : épreuve instantanée. Les situations du monde : champs d'épreuve pour la conscience et sa propre intensification. Rien à prouver, seulement œuvrer dans le plan spirituel, sans plan, sans programme, en m'appuyant sur la partie divine de mon âme, me créer, créer le monde, maintenant, même si ça ne correspond pas au bon sens, ni à la raison, ni au scientisme, ni à un isme quelconque". (Raymond Oillet).

Tous les gnani disent que l'épreuve est une occasion de dépassement, de prise de conscience susceptible d'amener à une qualité nouvelle. L'attention doit être libre de toute histoire personnelle, de l'anecdotique. Ne pas donner prise à la structure événementielle. L'erreur, c'est ce que je crois être, au détriment de tout le reste, c'est-à-dire l'essentiel, un présent qui se renouvelle en permanence. Dans cette ouverture, laisser mourir les pensées dans la présence qui les contient.

L'acceptation n'est pas un processus intellectuel mais est l'expression d'une profonde sagesse qui nous fait vivre les circonstances et situations comme une occasion unique de compréhension et de transformation. La mouvance des sentiments et situations est alors une opportunité de quitter l'habituel besoin de sécurité, qui cherche à fixer les choses, pour découvrir une vie qui suive les mouvances et transformations. L'acceptation est cette aptitude naturelle à vivre sans prédétermination mentale, dans un esprit d’ouverture et d'écoute à tout ce qui se présente.

"Si le paradoxe ne m’est pas préjudiciable dans le plan spirituel, il me place, humainement, dans un porte-à-faux redoutable : ne pouvant ‘croire’ au Bien, ne pouvant que récuser comme hallucinatoire cette base spirituelle, je ne puis lui demander d’inspirer mes actions et mes choix, je suis privé, entièrement, dramatiquement, de cet appui universel / simultanément, c’est à travers une référence cristalline du Bien qu’immuablement j’appréhende ma conduite et juge de sa qualité. Cette appréhension ne doit rien ni à ma volonté ni à ma faculté de réflexion, elle se met en place d’elle-même ; elle est simplement là, toujours là". (Stephen Jourdain)

 

 

59. Jésus (a) dit : Guettez le Vivant tant que vous vivez, de peur que vous ne mourriez et ne cherchiez à le voir, et vous ne pourrez pas le voir.

 

Guetter le Vivant veut dire se tenir alerte, à l’affût, jusque dans les petites choses qui peuvent passer inaperçues, être confondues par mégarde en objets imaginés dépourvus de vie, par notre propre inconscience.

Emile Gillabert commente : "Si nous restons étrangers au vouloir du Père alors que le temps de la moisson est venu (réf. au logion 57), nous sommes déjà des cadavres, bien que biologiquement encore vivants".

 

 

60. En route pour la Judée, il vit un samaritain portant un agneau. Il dit à ses disciples : Celui-ci s’occupe de l’agneau. Ils lui dirent : Pour le tuer et le manger. Il leur dit : Tant qu’il est vivant, il ne le mangera pas, à moins qu’il ne le tue et qu’il devienne un cadavre. Ils dirent : Il ne pourra pas faire autrement. Il leur dit : Vous aussi, cherchez-vous un lieu de repos afin de ne pas devenir cadavres et être mangés.

 

Aussi longtemps que l’agneau, qui symbolise le principe de Vie, est vivant, nous "observons le Tao" diraient les sages chinois. Mais tant que "l’agneau" en nous est vivant, il y a lieu de "guetter le vivant" comme dit Jésus, au logion précédent, c’est-à-dire de "s’éveiller dès ce corps". "Vous devez en arriver à la conclusion que vous êtes le Non-Né, dit Nisargadatta, le monde et ses représentations – toutes choses – sont sans réalité". Ce qui revient aussi à s’apercevoir ne faisant aucunement partie des moutons de Panurge, ne pas se rendre comestible ou consommable.

 

 

61. Jésus (a) dit : Deux se reposeront sur un lit ; l’un mourra, l’autre vivra. Salomé dit : Qui es-tu, homme ? Est-ce en tant qu’issu de l’Un que tu es monté sur mon lit et que tu as mangé à ma table ? Jésus lui dit : Je suis Celui qui est, issu de Celui qui est égal ; il m’a été donné ce qui vient de mon Père. - Je suis ta disciple. – A cause de cela, je dis : Quand le disciple est désert, il est égal, il est empli de lumière, mais quand il est partagé, il est rempli d’obscurité.

 

Dans les couples, il arrive fréquemment qu'il y ait conflit sous-jacent, dès que l'un des partenaires prétend dominer l'autre. Ainsi l'un vit et l'autre meurt. Quand le mental est désert, il y a "égalité" dans la lumière. Salomé interroge Jésus qui est sur son lit après avoir déjeuné avec elle. Elle accepte la réponse donnée en répondant à son tour : "Je suis ta disciple", mais comme nous le savons, il n'y a ni maître ni disciple dans l'"égalité" entendue par Jésus.; quand le "disciple" est désert, il est égal, il est dans la lumière. "Etre désert" : suspension de la discrimination entre les attributs du Créateur et ceux de la Créature, qui n’abolit ni ne détruit la personne. Expérience qui est la condition préalable nécessaire pour authentifier la discrimination entre Créateur et Créature.

 

62. Jésus (a) dit : Je dis mes mystères à ceux qui en sont dignes. Ce que ta main droite fera, que ta main gauche ne sache pas ce qu’elle fait.

 

Faire passer d’une main dans l’autre ce qui a été reçu en dignité, c’est le souiller, le galvauder. Etre digne c’est être réceptif, être à un niveau d’écoute qui permet de recevoir les paroles du gnani qui sont lumière et feu. Les mystères se rapportent au Secret qui s’éprouve et ne se prouve pas. Ce qui passe de main en main, c’est ce qui mentalise, comptabilise, mémorise ; c’est l’activité mentale, dévoyée, l’asservissement de la pensée par des logiques qui m’éloignent de moi-même, de mon intégrité, de ma droiture. Le Non-né se donne naissance et immédiatement en co-naissance de soi, à la Première personne.

La main gauche, à l’orient, symbolise la région originelle, mère, la source intérieure, la toute ignorance. La main droite est celle par laquelle on agit, la région du mouvement, l’ignorance attentive qui devient connaissance et amour et qui ne s'attache pas aux fruits de l'action.

 

 

63. Jésus (a) dit : Il y avait un homme riche qui possédait une grande fortune. Il dit : Je vais investir mes capitaux pour semer, moissonner, planter, remplir mes greniers afin que je ne manque de rien. Voilà ce qu’il pensait dans son cœur ; et cette nuit-là il mourut. Que celui qui a des oreilles entende !

 

Qui veut sauver (gagner) sa vie la perd. Cet homme est plein de projets qui ne lui seront finalement d’aucune utilité puisque la mort vient le surprendre au moment où il s‘y attendait le moins. Les programmes, les projets, les spéculations à plus forte raison appliquées à son profit personnel dans une optique de survie égarent, aliènent. Jésus connaissait la face cachée du capitalisme qui s’exerçait déjà chez les Juifs et chez les Romains. L’homme dont il est question ici n’a pas "connu le monde" car il est perpétuellement affairé, obnubilé par le souci de manquer, qui se confond avec une avidité effrénée, un jeu fébrile devenu stérile, ne lui ayant laissé durant son existence sans doute abrégée par cette course sans fin, aucun moment pour méditer, s’émerveiller, s’interroger, et s’éveiller.

 

 

64. Jésus (a) dit : Un homme avait des hôtes. Lorsqu’il eut préparé le dîner, il envoya son serviteur inviter les hôtes. Il alla chez le premier et lui dit : Mon maître t’invite. Celui-ci dit : Des marchands me doivent de l’argent, ils viennent chez moi ce soir, j’irai leur donner mes ordres. Je m’excuse pour le dîner. Il alla chez un autre et lui dit : Mon maître t’a invité. Celui-ci lui dit : J’ai acheté une maison, et on me demande un jour. Je ne serai pas disponible. Il alla chez un autre et lui dit : Mon maître t’invite. Celui-ci lui dit : Mon ami va se marier, et c’est moi qui vais faire le repas. Je ne pourrai venir, je m’excuse pour le dîner. Il alla chez un autre et lui dit : Mon maître t’invite. Celui-ci lui dit : J’ai acheté un domaine, j’y vais percevoir le fermage. Je ne pourrai venir, je m’excuse. Le serviteur revint et dit à son maître : Ceux que tu as invités au dîner se sont excusés. Le maître dit à son serviteur : Va au-dehors sur les chemins ; ceux que tu trouveras, amène-les pour qu’ils dînent. Les affairés (acheteurs et marchands) n’entreront pas dans les lieux de mon Père.

 

Ce logion, dans le même esprit que le précédent, traitant des biens et de l'argent, n’est pas sans faire penser à la sagesse taoïste qui insiste sur la nécessité d’être "sans affaire". L’homme occupé, affairé, oublie sa disponibilité naturelle, n’a jamais le temps pour rien ; lorsqu’un imprévu se présente, il trouve des excuses. Il ne pourra ainsi jamais connaître la saveur de l’opportunité qui se révèle dans l’écoute, et la joie qui peut résulter de la spontanéité, du désintéressement et qui faisait les sages précités "s'ébattre à l'Origine".

Emile Gillabert nous signale que ce logion a été complètement déformé dans la version de Mathieu qui s’en est inspiré.

 

 

65. Il (a) dit : Un usurier avait une vigne qu’il donna à des vignerons pour qu’ils la travaillent et qu’il en perçoive le fruit de leurs mains. Il envoya son serviteur pour que les vignerons lui donnent le fruit de la vigne. Ils s’emparèrent du serviteur et le frappèrent, peu s’en fallut qu’ils ne le tuent. Le serviteur s’en alla. Il le dit à son maître. Son maître dit : Peut-être ne les a-t-il pas connus. Il envoya un autre serviteur ; les vignerons le frappèrent à son tour. Alors le maître envoya son fils. Il dit : Peut-être respecteront-ils mon fils ? Ces vignerons, lorsqu’ils apprirent que c’était lui l’héritier de la vigne, s’en saisirent et le massacrèrent. Que celui qui a des oreilles entende !

 

Les agissements cupides, d’exploitation, sont repérés, et tôt ou tard récoltent la monnaie de leur pièce. Jésus n’était véritablement pas l’ami des patrons-"usuriers". Il savait que ce système d’emploi basé sur l’avidité, la spéculation, portait en lui la gangue de l’esclavagisme. Si les patrons, chefs d’entreprises et associés apparaissent mauvais, c'est souvent parce qu'ils sont eux-mêmes dominés par la structure de la société. En d'autres conditions, ils seraient peut-être différents.

 

 

66. Jésus (a) dit : Montrez-moi la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, c’est elle, la pierre d’angle.

 

Nous voici maintenant chez les entrepreneurs du bâtiment, les architectes et les constructeurs. La "pierre d’angle", symboliquement, c'est aussi la pierre de touche, la pierre philosophale. Jésus sait que les "bâtisseurs" l'ont rejetée, car eux aussi, ils sont "affairés". Cette "pierre d'angle" pourrait être évoquée en s’interrogeant soi-même ainsi : "A quel espace je donne vie, maintenant, tout de suite.?...". Si cet espace est limitatif, l’amour n’est pas là, l’ouverture n’est qu’un angle, sélectif, à partir duquel rien ne pourra être bâti qui tiendra.

 

 

67. Jésus (a) dit : Celui qui connaît le Tout, s’il est privé de lui-même, est privé du Tout.

 

A la suite du précédent logion, quelque chose a peut-être été rejeté par mégarde, oublié… Une somme de connaissances emmagasinées sans transformation intérieure n’est que fatuité, vanité. Se connaître n’est ni narcissisme, ni introspection maladive, ni mégalomanie. Qui croit tout connaître n’est plus que l’orgueil incarné, l’inflation démesurée du mental qu’il s’agissait justement de ramener à sa condition fonctionnelle et motrice. L’emprise d’un mental dévoyé ne fait jamais rien d’autre que se décrire, inconsciemment ; ce qui est pris pour valorisant montre au contraire l’oubli, la bourde, la non-présence, la lâcheté, refugiées dans les concepts, bref : l’hallucination et peut-être la perte de notre âme. Si nous prenons vraiment conscience de cette dualité de l’esprit, c’est que nous n’en sommes pas prisonniers. La seule façon de le vérifier c’est de la vivre, en nous tenant "nu", dans notre nudité essentielle, alors nous sommes saisis par l’impensable.

"'La créature' existe bel et bien et surtout, surtout, par ce qu'elle est la demeure du Seul œuvrant à sa co-naissance - la 'création' ipso facto. Le non-dualisme fait l'impasse de cette extraordinaire et merveilleuse dramaturgie que nous sommes, et je dis bien : nous sommes cela, ce procès, création. Si nous l'ignorons, nous manquons tout et parce que celui qui veut faire l'ange fait la bête, nous idéologisons en trahissant cette splendeur que Je Suis (comme disait Nisargadatta : "moi une personne et Moi l'Absolu" ou Ibn' Arabi "tu es Lui et tu n'es pas Lui"...) Et voilà pourquoi la psychologie ; c'est que la force du moi est la force du Soi-Même et qu'il en faut de la 'jugeote' pour assumer cette amphibolie dramatique - je mélange mes vocabulaires – cette aporie de la compréhension discursive, cet ouragan de désir qui ne nous quitte pas (Nisargadatta encore : "sinon vous êtes un fantôme..."). Et ces précisions qui tuent si l'on n'y prend garde : moi ! maintenant ! Sans l'espoir d'un gain ni peut-être d'une amélioration... (Nisargadatta : "les parties restent en conflit"). Mais cet apaisement se produit, et l'amour luit comme soleil en même temps que vous êtes là ni identifié ni aliéné ni surtout brisé par cette adversité qui ne cessera jamais de vous pourrir la vie !" (Raymond Oillet – Lettre personnelle).

Pour Emile Gillabert ce logion est un koan. "Il ne peut être compris par la logique ni mesuré par la raison. Il ne peut être saisi que par l’expérience directe".

 

 

68. Jésus (a) dit : Soyez heureux quand on vous hait, quand on vous persécute ; on ne trouvera nul lieu à l’endroit même où vous avez été persécutés !

 

N'interprétons surtout pas ce logion comme une invitation au masochisme !... Lorsque les inclinations mondaines qui ne célèbrent que la bourgeoisie intérieure et la domination des plaisirs égocentrés ne nous intéressent plus, nous nous heurtons, comme Jésus, à l’incompréhension, qui peut très facilement se transformer en haine, à cause de l'imbécillité dualiste ("si c'est pas blanc, c'est noir!"), et à la persécution de notre environnement. N’entretenant plus la souffrance, nous ne la fuyons plus ; nous la regardons, comme disait Krishnamurti "comme un bel enfant". "Vous verrez qu’il y a une fin à la souffrance, et il y a alors la passion, que bien peu possèdent, parce que nous sommes tellement consumés par notre propre affliction, dans notre propre douleur, pitié, vanité, et tout le reste...". La souffrance, lorsqu’elle est complètement accueillie, disparaît dans le silence de l’attention. L’attention elle-même est libre de solitude et de souffrance. Solitude et souffrance se réfèrent au "personnage" mais non à la conscience qui le contient, qui voit la pensée mais n’est pas la pensée. Ainsi "on ne trouvera nul lieu", car cette obnubilation se réfère à la croyance que notre être se limite à sa seule expression dans l’espace et le temps. "Soyez heureux" dit Jésus, car une réalité qui est à l’arrière-plan du corps, présence vibrante, immuable, se découvre, permanence que même la mort ne semble pas pouvoir remettre en cause.

Ce logion a été récupéré dans une perspective eschatologique-messianique des plus fallacieuses, génératrice de sadisme, de sublimations et de cruauté, dans l’histoire de l’Inquisition et de la "sanctification" des martyrs.

 

 

69. Jésus (a) dit : Heureux sont-ils, ceux qui ont été persécutés dans leur cœur : ce sont ceux-là qui ont connu le Père en vérité. Heureux les affamés, parce qu’on rassasiera le ventre de qui veut.

 

Ceux qui ont connu l’épreuve et qui l’ont accueillie comme une occasion d’explorer leur intériorité ont goûté à "la lumière du Père". L’existence est parsemée de tels moments initiatiques qui, s’ils sont éprouvés à la première personne de notre être, dans la nudité, dans l’ouverture totale, sans intervention du psychisme, sont révélateurs ; ils révèlent la perspective initiale de la présentation.

"Ici la souffrance devient plus intérieure, plus impalpable" commente Gillabert, traduisant ce que Jésus a éprouvé "dans son cœur" au regard de la cécité des hommes. L’homme de connaissance est au monde sans être du monde ; cette condition d’étranger lui attire la haine de ceux qui sont du monde, tout du moins en Occident. En Orient, il y a d'autres problèmes, qui se font connaître notamment par la malnutrition, la famine, tandis que l'Occident périt par obésité ; tout cela évoque une incompatibilité subie des hémisphères, en même temps terrestres et cérébraux, par ignorance, indifférence...

 

 

70. Jésus (a) dit : Quand vous engendrez cela en vous, ce qui est vôtre vous sauvera ; si vous n’avez pas cela en vous, ce qui n’est pas vôtre vous tuera.

 

Engendrer "cela" en soi : nous enfanter au sein de l’Unique. "Si vous n’avez pas cela en vous", toute cette recherche, cet effort, cette tension "qui ne sont pas vôtres" vous broient. Il ne s’agit pas de porter atteinte au "un" insécable, à l’indivisibilité de notre être le plus intime.

Bien que nous n’en ayons pas la moindre intuition, nous œuvrons, constamment, depuis notre essence spirituelle, qui est l’unique instance réelle en nous. Si nous œuvrons à partir de la partie divine de notre essence spirituelle, nous nous créons, nous créons le monde. C’est la source du monde, l’acte de Création, maintenant. Par contre, si j’agis à partir de la part créaturielle, personnelle, je suis à jamais privé de la moindre parcelle de pouvoir créateur, mais je suis là pour produire l’imaginaire pur, non mental, non subjectif. C'est ce que n'a cessé de répéter Stephen Jourdain. Le Père fait le réel, le Fils régit l’imagination, qui a une fonction spirituelle vitale.

"C’est parce que ce flot d’irréalité pure, si la créature, qui est faillible, ne se montre pas faillible, ne faillit pas, et que ce flot d’irréalité pure reste pur, non souillé de la moindre trace de réalité, cet océan d’irréalité pure va devenir la matrice du vrai Dieu, et Dieu va s’accomplir dans le sein même de cette irréalité pure" (Stephen Jourdain) et encore : "…La mission de l’enfant est de générer, de mettre en place le bleu d’Eden, le bleu du monde terrestre – le bleu, c’est un terme d’architectes – Et alors l’enfant joue (…) il joue avec innocence, il s’amuse (…) Ce gosse a une mission, c’est de rêver le monde terrestre (…) C’est le monde paradisiaque, le paradis est là.

Mais dans la même fraction d’éternité, le gosse, qui commençait à loucher vers le levier créateur du père, s’en empare et appuie à sa place sur le levier, triche… monstrueuse bouffissure d’orgueil, dément… et il met en place une contrefaçon du monde. (…) Ça veut dire que lui-même, se prenant pour Dieu le père, le gosse, de lui-même, a prêté un semblant de réalité, qu’on peut parfaitement analyser, directement à sa rêverie. Et nous sommes devant un monde apocryphe, mensonger, pervers". (Stephen Jourdain)

A tout instant, tout ce que nous ne voyons pas, avec nos sens, dans le domaine de l’espace-temps, nous l’imaginons. Vision de notre esprit, purement imaginaire, ce qui ne signifie pas que ce soit irréel ou illicite, mais il faut tout de même se confronter avec la nature de ce que nous percevons, sentons. C’est mon esprit qui met tout en place. "L'âme, la conscience, lorsqu’elle enfreint sa loi, disait Steve, cesse de veiller la bouffée de sens qu'elle enfante".

 

 

71. Jésus (a) dit : Je renverserai cette maison et personne ne pourra la reconstruire. (…)*

* Il manque un fragment à ce logion.

 

La "maison" évoquée par Jésus, c’est le refuge dans la construction mentale, l’"abri mensonger" dont parlait Krishnamurti, les concepts, les "réalités" fabriquées, dogmatiques, ce qui dans notre sensation intime sonne comme : "c’est un fait, c’est comme ça, et pas autrement" et qui faisait dire à Steve : "Ça, c’est la mort intérieure.!".

 

 

72. Un homme lui dit : Dis à mes frères de partager avec moi les biens de mon père. Il lui dit : Homme, qui a fait de moi un partageur ? Il se tourna vers ses disciples et leur dit : Serais-je donc un partageur ?

 

L’homme prend Jésus pour un justicier, ce qu’il n’est pas. Il prend ses disciples à témoins et leur demande si c’est ainsi aussi qu’ils le voient. Quant au "Jugement Dernier" ou au "Jugement de Dieu" avec lequel le poète Antonin Artaud voulait en finir une fois pour toutes, Jésus exprime clairement qu'il n’est pas là pour rendre la justice comme l’ont voulu ceux qui le font figurer "assis à la droite du Père" dans une fin des temps transformée en tribunal général.

 

 

73. Jésus (a) dit : La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Demandez donc au maître d’envoyer des ouvriers à la moisson.

 

Nous avons cependant vu au logion 57 que la moisson est l’occasion d’un tri scrupuleux entre la bonne semence et l’ivraie, mais peu y sont disposés. Les ouvriers qui œuvrent à la moisson sont rares, insuffisants. Le patron a t-il mal évalué les besoins de main d'œuvre ? Est-il économe à l'excès ou bien est-il à la recherche d'ouvriers qu'il n'a pas trouvés ? Ce logion est diversement commenté ; Emile Gillabert y soupçonne "une préoccupation apostolique et missionnaire" qui ne figure nulle part ailleurs dans l’Evangile selon Thomas. Il s’en tire en disant que la moisson, "c’est le Royaume, qu’on ne finit pas d’explorer". Il voit aussi une boutade dans la seconde partie du logion, comme si Jésus disait : "Allez donc essayer de lui porter conseil, et vous verrez ce qui vous arrivera !". D'autres y voient un appel à la connaissance de soi, les ouvriers de cette moisson étant les gnani, les éveillés, autrement dit les "pneumatiques". Mais le "maître" se trouve alors majusculé et personnifié ; en fait, il s'agit du Soi, du Seul, dans lequel opère ce procès de création.

 

 

74. Il (a) dit : Seigneur, il y en a beaucoup autour du puits mais il n’y a personne dans le puits.

 

Il y a foule autour du puits, centre d'attraction, mais nul ne s’y rend. Ce logion semble vouloir exprimer sous une autre forme ce qui a été dit précédemment. Le puits révèle la profondeur de la terre dans laquelle se trouve l’eau de source ; l’ouverture donne sur le ciel. Comme au logion précédent par rapport à la moisson, le puits est le lieu d’une transformation. A l’extérieur, la mondanité, la multiplicité des badauds qui tournent autour ; à l’intérieur, la Révélation. "Il nous faut plonger dans l’eau et la lumière" écrit Philippe (75, 76). Descendre au fond de notre être, "il faut y aller" disait Krishnamurti.

 

 

75. Jésus (a) dit : Il y en a beaucoup qui se tiennent à la porte, mais ce sont les solitaires (monakhos) qui entreront dans la chambre nuptiale.

 

Troisième logion consécutif sur le même thème : il y a foule autour de la porte de la chambre nuptiale mais seul, le "monakhos", qui a fait le "deux en Un" est admis, ce qui rappelle l’histoire soufie dans laquelle la fiancée refuse d’ouvrir la porte, à plusieurs reprises, à son amoureux lorsque à la question : "Qui est là ?", il répond : "c'est moi.!" jusqu'à ce qu'elle entende la réponse : "Toi !". "L’amour ne se prive de rien et ne prend rien ; il ne dit pas ‘ceci est mien’, mais ‘ceci est tien’" (Evangile selon Philippe, 110).

"L'amour n'est pas le plaisir, ni le désir, ni la pensée, ni le pouvoir, l'ambition, l'arrogance... Tout cela est enfantin !... L'amour ne peut être invité ou cultivé. Il vient naturellement, facilement, quand tout ce qu'il n'est pas n'est pas là. Là où il est, il y a la compatissance qui comporte sa propre intelligence, qui n'a rien à voir avec l'intelligence rusée, calculatrice. Quand on voit tout ça, il n'y a pas de conscience particulière. Une dimension totalement autre vient nous habiter". (Krishnamurti)

 

 

76. Jésus (a) dit : Le Royaume du Père est comparable à un marchand, qui avait un ballot et qui trouva une perle. Ce marchand était un sage. Il vendit le ballot, il s’acheta la perle unique. Vous aussi, cherchez le trésor qui demeure, là où la mite n’approche pas pour manger et où le ver ne détruit pas.

 

Marie de Magdala nous parle aussi dans "l'Evangile selon Marie" de ce trésor impérissable, le "noùs" ("Là où est le noùs, là est le trésor") qui chez Luc et Matthieu a été remplacé par "cœur" et projeté au mode futur. Sans la prise de conscience de notre véritable identité, la porte du Royaume ne s’ouvre pas. Le marchand échange le ballot de marchandises contre la perle. La perle unique, inaltérable, symbolisant le Soi est également mentionnée dans l’Evangile selon Philippe. "Il faut entendre par cette perle qu'on peut acquérir en vendant tout son bien, la lumière dans le cœur, la vision béatifique" explique Diadoque de Photicé, l'un des Pères Neptiques (Vème siècle). On trouve la perle constamment évoquée chez les Soufis de l'ancienne Perse, en tant qu'Essence sublime cachée dans le Soi.

Au-delà de l’être "qui est", il y a "Ce qui origine", l’Inconnaissable, "celui auquel ne peut atteindre la hardiesse des pensées" (soufisme ismaélien), et il y a le Révélé, son "Noùs" qui pense et qui œuvre, qui supporte les attributs divins, et est capable de relation. Mais détenir la perle implique la responsabilité. La connaissance ne doit pas être divulguée à ceux qui n'en sont pas dignes ("jetée aux pourceaux" - log. 93).

 

 

77. Jésus (a) dit : Je suis la lumière qui est sur tous, je suis le Tout ; le Tout est sorti de moi, le Tout est parvenu à moi. Fendez du bois, je suis là ; levez la pierre, vous me trouverez là.

 

Jésus témoigne de la réalisation. Jésus se sait être le Tout.; il a réalisé son être total, l’engendrant et le faisant retourner à lui. Il est ainsi partout, peut se trouver en tout acte, en fendant du bois, en soulevant une pierre… "Le Tout est sorti de moi". Nisargadatta dira la même chose. Cette "entité supérieure donnant naissance à chacun des êtres", c'est le Soi, l'Identité suprême, créatrice, et, puisqu'il y a identité, il y a deux (en Un). Comment, pourquoi ? C'est le Mystère, et le miracle.

Etant le Tout, je ne me prends pas pour un individu, je suis "nourri par le Tout" comme disait Jean Klein. "L'idée fantasque d'un soi est une contradiction, une limitation de la globalité, de l'être réel, de notre être premier, le non-état naturel commun à toute existence".

"Notre âme… que j’appellerai notre essence spirituelle est l’unique source de tout. C’est notre propre essence qui est à l’origine de ce que nous nommons le monde – et par monde j’entends non seulement la réalité dite extérieure mais aussi mon esprit, mon esprit dans mon corps, mon corps dans le monde… tout jaillit du tréfonds de nous-mêmes. Notre essence est créatrice…

Originellement, je parle d’une origine instantanée… Tant que nous en restons là, nous sommes au stade de la création du monde, c’est-à-dire dans la phase édénique des choses. Puis instantanément, et c’est là que tout se gâte, une deuxième création se met en place… Dans cette deuxième création, c’est moi, personnellement, qui suis le père du monde… Dans la première, tout jaillit du tréfonds de moi-même mais comme impersonnellement… C’est bien là le paradoxe puisque nous sommes au centre de la personne ; une source non-personnelle au sens où il n’y a pas appropriation de quoi que ce soit…". (Stephen Jourdain).

"Il est bien une chose telle qu’une ultime identité de l’individu humain… Mais cette identité tient tout entière dans l’acte par lequel l’individu humain se reconnaît comme irréductible à toute sienne identité, serait-elle ultime". (Stephen Jourdain)

Emile Gillabert nous offre une description remarquable de la rencontre avec un jnani : "Le vrai Maître, au sens où l’entendent les advaïtins, vit dans l’ici-maintenant. Pour lui, seul le présent est libérateur. Comme le tout petit enfant, il est sans passé et sans projections. Sa spontanéité dans l’instant est totale. Vous allez à lui avec des questions ; devant lui, elles fondent comme neige au soleil. Vous ne vous sentez pas jugé parce que vous n’êtes pas distinct de lui, le monde manifesté n’étant que le reflet du non-manifesté. Sa nature est lumière et près de lui vous êtes éclairé par sa lumière, une lumière qui est plénitude se déversant sans cesse et vous inondant de sa paix infinie".

Raymond Oillet (à propos du logion 77, dans son ouvrage.: "La création") : "Cette allusion à des réalités matérielles est frappante parce que dans plusieurs autres logia, il est dit que le Royaume s’étend sous nos yeux et que c’est nous qui ne le voyons pas. Cette remarque renvoie à la notion de création, une création qui s’effectue dans l’ordre même de la perception, et sans doute au travers du jugement de réalité que je prononce, instantanément, dans mon rapport au réel qui me fait face. Je prends décision de ce qui est réel, et je m’aveugle par cette affirmation. De même, Celui qui est présent devant moi, je ne le vois pas, je ne l’entends pas, sans cesser pourtant de le solliciter, mais au travers de l'image que j'ai conçue pour me le représenter. C’est mon geste d’embrassement du réel, le quotidien ou le solennel sans qu'il soit utile de les différencier, qui me fait louper l'entrée du Royaume quand je suis persuadé de "voir" et que je ne vois pas, ne voyant plutôt qu'un effet de ma loucherie. La question posée par les soufis de l'imagination dans l'imagination explicite cette double détente de saisie du réel : un Absolu, le Repos, qui se donne jeu d'exister pour se connaître et échapper à cet excès de complétude qu'on appellerait le tout, l'indifférencié. Cette dernière proposition énonce-t-elle un anthropocentrisme ? Je l'exprime comme un postulat de raison, l'immense se donnant mesure de lui-même, en contradiction avec lui-même, par le jeu de l'incarnation puisque c'est ce concept que Michel Henry a cru bon de réhabiliter à la fin de sa vie".

 

 

78. Jésus (a) dit : Pourquoi êtes-vous sortis dans la campagne ? Pour voir un roseau agité par le vent ? Pour voir un homme portant des vêtements raffinés comme vos rois et vos grands personnages ? Ceux qui portent des vêtements raffinés ne pourront connaître la vérité.

 

On trouve chez Lao-Tseu une recommandation identique : "Sans franchir la porte, connais tout-sous-le-ciel (…) Plus on sort loin moins on connaît" (TTK, ch. 47). Quand aux rois et aux "grands personnages", Jésus n’a que faire de leur prestige et de leurs vêtements et nous exhorte à nous en foutre, sans nous laisser impressionner. Dehors : il n’y a rien à voir qu’un "roseau agité par le vent" qui renvoie l’image de la girouette avide de mondanités et ballottée par celles-ci. Emile Gillabert précise que Matthieu et Luc "arrivent à faire dire à Jésus le contraire de ce qui fait l'objet même de son propos".

 

 

79. Une femme dans la foule lui dit : Bienheureux le ventre qui t’a porté et les seins qui t’ont nourri. Il lui dit : Bienheureux ceux qui ont entendu le Verbe du Père et l’ont gardé en vérité. Des jours viendront en effet où vous direz : Bienheureux le ventre qui n’a pas enfanté et les seins qui n’ont pas allaité.

 

Jésus ne se laisse pas piéger ; il prend le contre-courant des louanges que lui adresse cette femme qui flatte l’orgueil et l’amour-propre. La fécondité est couramment employée pour valoriser les institutions sociales et entretenir les comportements grégaires. Emile Gillabert rappelle dans son commentaire l’injonction de la Genèse : "Soyez féconds, multipliez…" qui va même jusqu’à ajouter : "emplissez la terre et soumettez-là (dominez-là.!…)".

 

 

80. Jésus (a) dit : Celui qui a connu le monde a trouvé le corps, et celui qui a trouvé le corps, le monde n’est pas digne de lui.

 

Le corps dont il est question ici n’est pas le corps physique, mais le corps sans limites, le corps de lumière. Nisargadatta disait : "Trouvez l’étincelle de vie qui tisse l’étoffe de votre corps et soyez avec elle. C’est la seule réalité qu’ait ce corps".

Nous ne sommes pas le corps ; nous le percevons, nous le sentons, ces sensations ne sont qu’un prétexte qui permet au concept "je suis le corps" de se donner existence. Il s’agit d'une surimposition à l’état premier, naturel, du corps. Le corps n’est qu’une enveloppe ; à l’intérieur vit une force vitale appelée "corps énergétique" ou "corps subtil" qui soutient le corps physique, et qui est un rayonnement doté d’une faculté d’extension bien plus grande que ce que l’on croit ordinairement.

"Celui qui a trouvé le corps" rayonne ; il est rayonnement. Le corps apparaît dans ce rayonnement qui est capable de consumer tous les conditionnements ensevelis dans nos nerfs et dans nos muscles ; celui-ci n’est pas limité par l’enveloppe physique.

Celui qui se connaît sciemment ne se pliera pas forcément aux conventions sociales ; le monde perçu n’est plus que le roman imaginaire de la mémoire, de la peur, de l’angoisse et des désirs, autrement dit toutes les tensions et contractions qui paralysent l’expression de ce corps subtil, c’est en cela que Jésus dit que "le monde n’est pas digne de lui".

 

 

81. Jésus (a) dit : Celui qui est devenu riche, qu’il soit roi et celui qui a le pouvoir, qu’il renonce !

 

Ce logion n’est pas sans rappeler les aphorismes de Lao Tseu à propos du gouvernement, le meilleur étant celui qui gouverne le moins (TTK, ch. 58) et dans lesquels le renoncement s’applique aussi à la sainteté, à la vertu, et à la dextérité (TTK, ch. 19), "Malheur à qui se perd soi-même, enorgueilli par les richesses et les dignités. Se retirer l’œuvre accomplie, c’est la Voie du Ciel" (TTK ch. 9).

 

 

82. Jésus (a) dit : Celui qui est près de moi est près du feu et celui qui est loin de moi est loin du Royaume.

 

Qui est en intimité avec Jésus a découvert en soi l'incandescence, la flamme intérieure de l’âme, d’où provient la plus belle lumière. La chair du monde réel se fait chair même de l’âme. Le Royaume implique la "régence", partie intégrante du procès global de l'avènement monde qui dans ce logion étend la propriété du feu à la transmission de la douce chaleur, non plus le feu qui brûle, mais qui réchauffe intérieurement, du dedans. "Tout est leçon à qui veut apprendre, légende venue du passé ou simple vie quotidienne. C'est là que nous sommes, là que notre attention est requise, et la passion, puisque nous en sommes capables, la passion d'accéder à nous-mêmes en vérité, à notre liberté, à la conquête de notre bonheur". (Raymond Oillet)

 

 

83. Jésus (a) dit : Les images se manifestent à l’homme et la lumière qui est en elles est cachée. Dans l’image de la lumière du Père, elle se dévoilera et son image sera cachée par sa lumière.

 

"L’image a le pouvoir de cacher la lumière, pouvoir hypnotique, de sidération, mais lorsque le Règne s’établit, l’image révèle la lumière : des deux termes, aucun ne disparaît, jamais. Mais l’image, du régime d’occultation, s’est métamorphosée en porteuse de lumière, en régime de révélation" (Raymond Oillet). Ainsi Jésus peut-il dire : "Je suis la lumière qui est sur eux tous. Je suis le Tout. Le Tout est sorti de moi, et le Tout est parvenu à moi" (log. 77). "La connaissance révèle, la connaissance de soi rétablit l’unité dans le Père : rien n’est aboli, au contraire, ni le monde, ni soi-même, l’Esprit délivre lumière et identité, comme au commencement, au premier instant de la création, avant l’occultation de la lumière par la visibilité des images et leur désignation objective". (Raymond Oillet).

"La même Imagination théophanique du Créateur qui a révélé le monde, renouvelle d’instant en instant la Création dans l’être humain qu’il a révélé à son Image parfaite, et qui dans le miroir de cette Image, se montre à soi-même celui dont il est l’Image. C’est pourquoi l’Imagination active ne saurait être vaine". (Henry Corbin – L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabî)

 

 

84. Jésus (a) dit : Les jours où vous voyez votre forme, vous vous réjouissez, mais lorsque vous verrez vos modèles, qui au commencement étaient en vous, qui ne meurent ni ne se manifestent, ô combien supporterez-vous !

 

"Réaliser l’Un, voir les modèles qui brillent au commencement, avant de concevoir tout ce qui sépare et éloigne, ce n’est pas seulement vaincre l’Histoire, c’est conquérir le présent en vérité poétique, invincible à la course du temps et de la perte. (…) Ce qui n’a jamais ‘goûté à l’existence’, ces ‘modèles qui ne meurent ni ne se manifestent’, nous n’en avons aucune connaissance scientifique au sens moderne du mot : les Idées (Formes, Mères, modèles si l’on préfère) se pressentent de façon purement visionnaire et, philosophiquement, il faut admettre qu’elles opèrent comme une hypothèse, mais attention, sur un plan logique uniquement car si l’on ne peut leur donner de nom, elles paraissent néanmoins comme la condition nécessaire de la parution d’un monde, et bien entendu, du sujet de toute expérience du monde". (Raymond Oillet)

"Ô combien supporterez-vous", interpellation directe du gnani qu’était Jésus, s’adressant directement à notre âme. Ambivalence de l’expression qui réveille le pressentiment, la confiance du cœur, annonçant une joie immense, illimitée, ou au contraire l’accablement de la "pauvreté" que nous avons laissé s’installer en nous. Bien sûr, ne pas prendre forcément ce qui est dit dans un sens prophétique. C’est maintenant que comme le dit si bien le poète Daniel Giraud (L'Echappée belle) : "L’émerveillé s’éveille" et que "L’éveillé s’émerveille". C’est l’Un, la conjonction du Père et du Fils en nous qui "supporte", ce que l’Imagination absolue, c’est-à-dire absoute de toute condition subordonnant sa subsistance, la Présence englobante, qui enveloppe l'imagination humaine, instaure, maintient et régit l'Imagination conjointe du sujet. Au niveau du "je", à nous de jouer !… Si le "supporterez-vous" fait surgir en nous des images pénibles, miséreuses, "pauvres", c'est bien parce que nous les entretenons ; nous n'avons pas su trouver le "cela" en nous qui les illumine et les réchauffe ; il est temps alors de faire le ménage sans attendre, immédiatement, tant qu'il est encore temps.

 

 

85. Jésus (a) dit : Adam est issu d’une grande puissance et d’une grande richesse et il n’a pas été digne de vous car s’il avait été digne, il n’aurait pas goûté de la mort.

 

Adam a "goûté de la mort", et cette condition mortelle affecte tous ses descendants. Le mythe de la chute est celui de notre égarement. Dans l’Evangile selon Philippe (71) on peut lire : "Quand Eve était en Adam, il n’y avait pas de mort. Quand elle fut séparée de lui, la mort survint. Si à nouveau elle entre en lui, et s’il la prend en lui-même, il n’y aura plus de mort".

 

 

86. Jésus (a) dit : Les renards ont leurs tanières et les oiseaux leurs nids, mais le Fils de l’Homme n’a pas d’endroit où poser la tête et se reposer.

 

Le Fils de l’Homme vit dans l’insécurité. Il ne peut se reposer car il ne vit pas dans un espace réel pur comme le monde animal, végétal ou minéral, mais dans celui de ses représentations. Appartenant au monde fini, au fait d’être homme et non plus simplement bête, plante ou roche, il est pauvre devant l’image de l’insurveillé. "L’animal avance dans l’éternité comme coulent les sources" écrivait le poète R. M. Rilke. La sécurité n’existe pour l’homme que sous forme de rêve nostalgique. Son lot est de veiller constamment. La peur est indissociable de ce à quoi on s’est attaché, identifié, et que l’on défend avec résistance. C’est le cas de la personnalité pour laquelle nous nous prenons, et qui provoque ce sentiment d’insécurité parce qu’elle ne peut exister que dans une situation continue. Nous créons des situations issues du passé, nous projetons dans le futur, nous préférons encore une mauvaise situation que pas de situation du tout ; nous vivons ainsi constamment accaparé par la survie de notre personnalité, par la recherche d’une finalité. C’est cela dont nous devons d’abord prendre conscience. Voir cette fausseté. La personnalité est utile dans la vie de tous les jours mais s’identifier à elle est un non-sens. Certaines évocations telles que celle du Père, de l’Inengendré, éveillent le sens de l’infinitude.

L’apaisement puisé à la source se transforme en vécu ici-maintenant. C’est à travers cette intériorité non-habitée, déserte ("soyez désert") que la transformation de l'habitacle est possible. "Devenu Fils de l'Homme, je ne suis plus identifié à la créature – dont Maître Eckhart me dit qu'elle est pur néant –, de sorte que ce qui a trait à la naissance, à l'existence et à la mort ne me concerne pas". (Emile Gillabert).

 

 

87. Jésus (a) dit : Misérable est le corps qui dépend d’un corps, et misérable est l’âme qui dépend de ces deux là.

 

La croyance illusoire que l’on ait besoin d’autrui, que le corps ait besoin d’un autre corps, pour se réaliser, mène à la dépendance, et l’âme qui s’attarde et se complait dans le couple corporel, passager, s’obscurcit, oubliant le couple intérieur du Père et du Fils.

Emile Gillabert y voit une allusion à la relation sadomasochiste du couple, spéculant sur la vie à deux pour compenser les déficiences de chacun des partenaires. Chacun d’entre eux doit avoir pleinement atteint maturité et indépendance. Gillabert rapproche ce logion, d’un passage de la Brikadaranyaka Upanishad qui dit : "En vérité, ce n’est pas le mari que la femme aime mais le Soi qui est en lui, et ce n’est pas l’épouse que l’époux aime mais le Soi qui est en elle".

 

 

88. Jésus (a) dit : Les anges viendront à vous avec les prophètes et ils vous donneront ce que vous avez et vous aussi, ce qui est en vos mains, donnez-le leur, et dites-vous : quel jour viendront-ils prendre ce qui est à eux ?

 

Ce logion me semble rejoindre cette parole de Maître Eckart qui provoqua son excommunication : "Je prie Dieu qu’il me laisse libre de Dieu". Les anges et les prophètes sont des intercesseurs, des agents intermédiaires de l’imaginal et ils ne peuvent nous donner que "ce que nous avons" déjà, sans que nous le sachions, mais tout aussi bien nous induire en erreur si nous ne sommes pas capables de discerner le vrai du faux. Le "dites-vous" de Jésus se rapporte au même souci que celui de Maître Eckhart : quand prendront-ils enfin ce qui leur appartient, au lieu d’entretenir cette intercession ?…

Raymond Oillet m'écrit à ce sujet : "Le propos de Maître Eckhart que vous citez est inouï, inacceptable pour l'intelligence commune aliénée par le dualisme absolu de la coupure ontologique. Maître Eckhart souhaitait libérer en lui tous les pouvoirs de la Déité : non pour arrêter le cours du soleil, guérir les lépreux ou prédire l'avenir – non simplement voir un arbre, écouter un oiseau chanter, en plénitude de vie, d'existence ! C'est le vert qui verdoie de Steve : une aperception si profonde de ce qui arrive, en dimension à la fois de spectacle privé (mes yeux, mes oreilles) et en dimension d'infini quand il est éprouvé que tout arrive par miracle et manifestation gratuite d'une pure et simple splendeur : la création !

Cela n'arrive qu'à l'homme, et même à l'homme ordinaire – mais conscient de 'cela' il réalise le procès de la co(n)naissance et devient le témoin de cet engendrement moi-monde. Il est ainsi à un rang supérieur aux prophètes et aux anges (comme c'est largement expliqué et présenté dans la "Sagesse des Prophètes" d'Ibn' Arabi et chez Steve, le pôle de notre temps). J'ai moi aussi expliqué tout cela, apporté même des preuves scripturaires : mais les amateurs de tralala n'y trouvent pas leur compte". (Raymond Oillet – message personnel).

Sans entrer dans l’angéologie ni dans l’occultisme spirite et métapsychique, mais en nous tenant à l’expérience de l’Imagination créatrice, comment ne pas rapprocher les témoignages autobiographiques d’Ibn Arabî des entretiens avec les esprits disparus de ce monde que connut William Blake ?… Pour Ibn Arabî, toutes choses vues en ce monde appartiennent à une matérialité immatérielle.

Notre expérience est celle des "apparitions". La création confère manifestation, "faire apparaître" à ce qui possède une existence latente dans le monde du Mystère. Grâce à l’imagination active, nous dit Henry Corbin ("L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabî") "le cœur du gnostique projette ce qui se trouve réfléchi en lui (ce dont il est le miroir) et l’objet de sa méditation imaginante fait son apparition comme une réalité extérieure, extramentale" (…) "Les théories rationalistes ne l’admettent qu’à contrecœur comme une ‘allégorie’. Mais si d’aventure pareil témoignage vient de toi, ils te récusent et l’imputent au dérèglement de ton imagination. Soit, poursuit Corbin, mais le dérèglement de celle-ci présuppose au moins l’existence, et ce qu’ignorent ces hommes au savoir théorique, c’est le statut intermédiaire qu’instaure l’Imagination à la fois dans le sensible et dans l’intelligible" (…) "C’est elle (l’Imagination) qui te fait comprendre le sens de la mort : un réveil avant lequel tu es comme quelqu’un qui ne fait que rêver qu’il s’éveille. Il serait difficile de situer plus haut la science de l’Imagination" (…) "Lorsque l’Imagination a dévoilé ce qu’elle est en elle-même (le changement successif, la Manifestation de chaque forme et la condition de toute Manifestation) c’est elle-même qui permet de sortir de cet état. Le salut ne consiste pas à dénier et abolir le monde manifesté, mais à le reconnaître pour ce qu’il est et à le valoriser comme tel : une théophanie, et cela, le monde ne le serait pas s’il n’était Imagination. Le comprendre, c’est donner aux êtres et aux choses leur vraie valeur, leur "fonction théophanique", que ne perçoit pas la croyance dogmatique à la réalité matérielle de l’objet. Reconnaître l’Imagination, c’est être par elle délivré de cette fiction d’un donné autonome ; c’est seulement alors que cet éternel compagnon de l’âme cessera d’être ‘l’esprit contrefacteur’ témoignant contre elle".

Voici maintenant ce que dit Stephen Jourdain à propos des anges : "La part divine de nôtre âme engendre des anges, et les anges, en tant qu’engendrement divin, sont indestructibles. La part créaturielle de nos âmes dispose des anges, et du droit de les mettre en œuvre, pour son propre compte (mais au nom de Dieu, ce qui veut dire : ingénument) dans les confections telles que l’Image-Monde ; en tant que participant à ces confections-là, en tant qu’engendrement créaturiel, les anges sont destructibles : subjectifs et mentaux ; licitement ou illicitement subjectifs et mentaux, de toute façon, destructibles ; et c’est à la créature que je suis qu’échoit le pouvoir, l’honneur, exorbitants, de détruire l’ange subjectif et mental : en lui rappelant sa nature purement hypothétique et ludique, et en l’OUBLIANT par résorption en ma double nature créaturielle et divine. Pas étonnant que l’ange déchu, qui est aussi l’ange mystificateur et corrupteur, aime tant l’ombre, aime tant se terrer dans l’ombre de notre inattention. (…) Exorciser l’image mentale extériorisée malade en se servant du rituel de la COULEUR de l’image est donc un acte fondamentalement simple : plonger, en transparence de l’image, jusqu’à la COULEUR, la débusquer comme derrière l’image, l’amener au jour de la conscience, s’éveiller à elle. Un acte fondamentalement simple, oui, mais qui transgresse les lois de l’état inné de conscience, qui doit percer les défenses subtiles, géniales, de la COULEUR… Vaincre sur son terrain le Malin ! En fait, la COULEUR de l’image n’est pas simplement le support de la réalité de l’image, elle ‘est’ cette réalité ; elle est le caractère de réalité acquis, frauduleusement, par l’image. Pour l’innocente victime de la machination, il n’y a pas là de COULEUR, de résonance qualitative vile sous-jacente, il y a… le réel. Le réel, n’est-ce pas, par essence, insoupçonnable ? Vraiment, le Malin justifie de son nom… L’irruption, en un homme, de la conscience de soi infinie le rend plus malin que le Malin – ce qui n’est pas peu dire !".

 

 

89. Jésus (a) dit : Pourquoi lavez-vous l’extérieur de la coupe ? Ne comprenez-vous pas que celui qui a créé l’intérieur est aussi celui qui a créé l’extérieur ?

 

Nettoyer l’extérieur de la coupe en dédaignant l’intérieur, c’est privilégier l’apparence, l’image que je veux donner de moi-même, et plus encore, ce logion nous avertit de l’inutilité des rites et des observances trompeuses.

Raymond Oillet commente ce logion avec une rare pénétration : "La Connaissance est l’unique voie de salut : se connaître et connaître la Loi comme par réciprocité, complémentarité naturelle et, en se délivrant d’une aperception erronée du sujet, moi, régénérer, rédimer un monde entier qui tourne à l’intérieur de moi-même, à la fois centre et circonférence de Tout".

 

 

90. Jésus (a) dit : Venez à moi, car bon est mon joug et douce est mon autorité, et vous trouverez pour vous du repos.

 

Jésus n’a jamais cherché à imposer une doctrine ; son "autorité" est "douce" et ne promet pas de salut, celui-ci dépendant uniquement du Royaume qui est en soi, de la qualité de "régence" en tant que Fils dont parle Ibn Arabi, et du "repos" signifié par le Père. "Joug" peut s’entendre dans le sens de "yoga" plutôt que celui d’une contrainte ou d’une sujétion. Si l’on se réfère à cette pièce de bois nommée joug qui servait jadis à l’attelage des bœufs, cela renvoie à la "Maîtrise du buffle" dans le zen, qui elle-même renvoie à nouveau au Yoga.

L’approche sensible du yoga ne met pas l’accent sur la posture ou le mouvement mais sur l’écoute en arrière-plan, dans laquelle l’esprit est dégagé de tout but. Cette qualité de présence n’enferme pas l’esprit dans une méthode ou technique coupées de la sensibilité immédiate, mais au contraire le libère de l’habitude d’anticiper. Il est entendu qu’il n’y a rien à accomplir ou à devenir. C’est simplement une façon de faire connaissance avec ce que nous ne sommes pas et finalement avec ce que nous sommes fondamentalement. Le yoga est unité dans la conscience et en cela comportement approprié en toute situation dans le mouvement, et repos, puisqu’il n’y a plus d’écart.

 

 

91. Ils lui dirent : Dis-nous qui tu es afin que nous croyions en toi. Il leur dit : Vous scrutez le visage du ciel et de la terre et Celui qui est devant vous, vous ne le connaissez pas, et ce moment-ci, vous ne savez l’apprécier.

 

Les disciples sont obnubilés par le besoin de croire – la croyance –, se tenant éloignés de la présence vivante, ici-maintenant. En l’interrogeant de la sorte, harcelés par ce besoin d’identification, ils ne font que s’éloigner du Vivant. La croyance est à l’opposé de la connaissance. Ils empêchent cette percée éclairante de se produire en eux. Ils se comportent comme des intrus qui font injure à l’expression qui s’offre au regard. Jésus ramène leur attention du "croire" au "voir" et encore, celui-ci est-il chez eux éparpillé en rêvasseries.

Si ceux qui se disent "croyants" sont souvent prisonniers des religions, de leurs dogmes, et en quelque sorte : endoctrinés, ceux qui se déclarent "athées" n’en subissent pas moins la même opiniâtreté de leur esprit, s’enfermant dans une prophylaxie obtuse et désenchantée du monde, dans ce matérialisme qui est un pessimisme foncier, une sorte d’atrophie de leur être sensible et suprasensible, au nom du "bon sens" et de ce qu’ils croient être une forme de lucidité.

Seulement, ils se rendent incapables de prendre conscience du mystère de la vie et de l’intelligence qui existe entre ce qui leur apparaît et la qualité sensible qu’ils accordent au monde des apparitions.

Car tout au long de notre existence, nous n’avons jamais à faire qu’à des apparitions, mais dans les deux cas, ces attitudes confessionnelles dénotent la croyance, ne serait-ce que par le fait de s’en tenir à cette affirmation restrictive de soi-même, qui tient de la sidération ou de l’hégémonie conceptuelle.

Le fameux pari de Pascal a en lui quelque chose qui n’a rien d’astucieux parce qu’il se résume, en définitive, à une spéculation qui se situe au niveau de la croyance.

 

 

92. Jésus (a) dit : Cherchez et vous trouverez ; mais ce que vous m’avez demandé ces jours-ci et que je ne vous ai pas dit, maintenant je tiens à le dire, et vous ne le demanderez pas.

 

Les interlocuteurs de Jésus l'ont interrogé sur des choses qu’il eut sans doute été prématuré de leur révéler, étant donné les signes de leur immaturité, mais les ayant entendues, et ne voulant pas être en reste avec eux, Jésus s’apprête maintenant à leur dire alors qu’ils ne les demandent plus. Il sait l’irrecevabilité que rencontre son discours, mais il a eu le temps de "semer" et l’éclosion s’est produite chez quelques rares auditeurs.

 

 

93. Ne donnez pas ce qui est pur aux chiens de peur qu’ils ne le jettent au fumier ; ne jetez pas les perles aux pourceaux de peur qu’ils ne les (*…).

* Partie manquante remplacée parfois par : de peur qu’ils n’en fassent des saletés.

 

Comme les chiens et les pourceaux, les esprits frustes sont incapables d’apprécier les choses de valeur dont ils n’ont pas la moindre conscience sinon pour les souiller, les tourner en dérision, ce qui est blessant pour l’âme et dénote l’inconséquence, l’imprudence, l’irresponsabilité, et pour tout dire : l’ignorance. Jésus dénonce ici une nouvelle fois (log. 44) la profanation, la pire insanité, la trahison de l’Esprit pur, ravalé au rang de cause. Mais ce logion exhorte avant tout à la prudence scrupuleuse du "régent" que je suis, car les conséquences d'une éventuelle inattention n'animent en fin de compte que des hommes qui "ne savent pas ce qu'ils font". C'est donc bien moi le responsable et nul autre.

Jésus qui chassait les marchands, fustigeait les scribes et les pharisiens, n’aurait sans doute pas souhaité que des images pieuses le représentant, et à plus forte raison : sur la croix, fassent l’objet d'un commerce et servent d’outils entre les mains de missionnaires. Dans l'Evangile selon Thomas, Jésus n'émet pas l'intention de fonder une religion. On sait maintenant que le fléau c’est justement cette idée d’appartenance à une collectivité et d’avoir bonne conscience de son appartenance, au point de l’extérioriser, de la propager, et de vouloir la socialiser. Veiller à mon frère (log. 25), en toute disponibilité et en véritable accueil, m’interdit formellement la moindre intention prosélyte, propagandiste (prétendument "pour son bien"). Je ne dois pas vouloir que mon interlocuteur soit du même avis que moi. Ce zèle est la marque de l’immaturité, de l’emprise "psychique" qui n'est pas réellement attentive.

Il existe aujourd'hui, dans le monde médiatique, des orateurs des deux sexes qui prétendent avoir connu une expérience transformatrice ayant bouleversé leur vie, mais ils et elles auraient mieux fait de se taire. Se croire autorisé à en parler publiquement, à organiser des conférences, par déduction et comparaison avec ce qui se pratique dans la mondanité, même avec les meilleures raisons est contraire à l'éthique intérieure. On ne devrait même pas y songer !

Il y a un parfum ou une saveur spécifique que quiconque ne s'est jamais trouvé en présence d'un gnani ne peut imaginer. L'évaluation intime, psychique, demeure mentale ; il y a confusion, assimilation à des processus mondains à propos desquels les sages de tous les temps nous ont mis en garde, nous recommandant de nous en préserver. Il n'y a pas d'"afficionado" dans le monde spirituel ; il n'y a aucun guru-vedette, aucun entraîneur, aucune transmission de cet ordre, telle que pourraient se l'imaginer d'éventuels postulants au rôle d'"instructeur spirituel" fut-il considéré comme un "passeur". D'ailleurs, à ce propos, la belle transposition cinématographique d'Andreï Tarkovski : "Stalker" (le passeur) nous montre à quel point ce personnage du "passeur" est en lui-même "désert" comme disait Jésus.

 

 

94. Jésus (a) dit : Qui cherche trouvera, à qui frappe, on ouvrira.

 

Qui cherche s’interroge, explore, ne dort pas, ne s’enferme pas. La porte à laquelle on frappe peut séparer l’intérieur de l’extérieur et vice-versa. Le Royaume est "le dedans de vous et le dehors de vous".

Krishnamurti disait que si l’on a l’impression de se trouver dans une prison, il s’agit de tout examiner, de très près, de bien observer, faute de quoi on ne pourra trouver l’issue, la "porte", le passage.

La porte est aussi celle qui sépare de l’inconnu. On ne la franchit pas "habillé", transportant des bagages.

"Qui ouvre ? se demande Emile Gillabert, c’est le Père, au visage sans visage (log. 83) (…). Lorsque nous le contemplons au plus intime de notre être, dans le ‘lieu du mariage’ (log. 75), l’ignorance disparaît et l’intuition nous révèle que nous ne sommes pas nous mais Lui".

 

 

95. Jésus (a) dit : Si vous avez de l’argent, ne prêtez pas à intérêt mais donnez à qui ne rendra pas.

 

Ce qui a nom aujourd’hui de "gestion économique" était déjà un fléau aux yeux de Jésus pour qui, plutôt que de céder à la spirale infernale du crédit et de l’endettement, système empoisonné entretenant l’esprit de spéculation et la dépendance, le don pur et simple sans espoir de rétribution est préférable.

 

 

96. Jésus (a) dit : Le Royaume du Père est comparable à une femme : elle a pris un peu de levain, l’a caché dans la pâte, en a fait de grands pains. Que celui qui a des oreilles entende !

 

Cette fois, c'est la femme en train de confectionner un bon pain qui fait l'objet d'une parabole évoquant le Royaume du Père. Le levain, c'est le secret de la réussite du pain. La femme en a la connaissance et s'y applique avec une attention bienveillante, amoureuse. Acte générateur, régénérateur.

Ici encore, la femme est montrée comme initiatrice. Le levain agit sur la fermentation même si je n’en suis pas conscient. Le levain, c'est l'Imagination créatrice. Nous venons à la vie "dans le pétrin" ; nous sommes travaillés du dedans si nous sommes réceptifs. La femme ici a été vue par les gnostiques comme étant la Sofia, la connaissance qui nous amène à la cuisson dans le four alchimique. Au niveau profane ce serait l'expérience dénaturée vécue comme un enfer.

Pour Emile Gillabert, le ferment, ce sont les logia qui "agissent à la manière d'un mantra".

 

 

97. Jésus (a) dit : Le Royaume du Père est comparable à une femme qui portait une cruche remplie de farine ; elle faisait une longue route. L’anse de la cruche se brisa et la farine se déversa derrière elle sur la route. Comme elle ne le savait pas, elle ne put s’en affliger. Rentrée à la maison, elle déposa la cruche et la trouva vide.

 

Deuxième parabole consécutive évoquant le Royaume du Père : tandis qu’elle portait la cruche tout au long du chemin, la femme ne s’est pas aperçue que l’anse de celle-ci s’est brisée, n’a même pas constaté une différence de poids, et la découvre vide. A l’inverse du logion précédent où la femme faisait du bon pain, du "concret", ici tout ce qu’elle a fait se résume à : rien. On pourra dire : "elle n’était pas à ce qu’elle faisait", mais ce serait mal voir les choses : la femme s’est absentée à l’espace-temps, à cette histoire utilitaire dans laquelle on croit agir "concrètement" ; elle s’est départie de l’attachement qui valorise ce qu’elle fait, et cela, sans s’en apercevoir, sans souffrir. "Le retour à la maison, commente Emile Gillabert, est pour elle l’entrée dans le Royaume. Elle est vide de tout ce qui n’est pas l’objet de sa contemplation".

C'est une interprétation, mais ce logion est suffisamment riche pour nous en offrir d'autres, qui ne mettent pas forcément en cause l'inattention féminine, "oubli de l'Etre", mais qui détourne d'une certaine dépendance vis-à-vis de la femme, qui acquerrait une forme de croyance mystique. La femme est excusable, mais il appartient en priorité à l'homme de veiller, de ne pas dépendre d'elle comme il arrive si souvent dans le comportement masculin.

 

 

98. Jésus (a) dit : Le Royaume du Père est comparable à un homme qui voulait tuer un personnage important, il dégaina l’épée dans sa maison et l’enfonça dans le mur pour savoir si sa main serait ferme ; alors il assassina le grand personnage.

 

Cette fois, la comparaison passe dans le domaine masculin. Et qui est cet homme ?... un exécuteur, résolu à mettre fin à l’imposture d'un "grand personnage", qui est peut-être le mental infatué. Nous l’avons vu, Jésus n’est pas un anarchiste, il n’a que faire des "grands personnages" qui hantent la phénoménalité politique ou religieuse, fussent-ils l’empereur César ou encore Yahvé, le dieu cruel et jaloux de l’Ancien Testament, créé à l’image de l’homme et ignorant Cela qui l’a précédé : l’Inengendré, le Père. Le "personnage important" c’est en premier lieu le moi infatué, l’emballage grossier, le "paquet" (Steve), une collection de mémoires enfilées, ce faussaire qui impose sa limitation, comparable à un mur de béton.

Le Royaume du Père n’est accessible que par la liquidation sans faillir de ce "personnage important" qui ne peut résister face au Père qui est en nous. Dans le satsang (entretien oriental auprès d’un gnani), si l’interlocuteur s'affirmant en tant que "personnage" en vient à se rebiffer en faisant montre d'arrogance ou s'enfonçant de lui-même dans l'ornière de ses croyances ou de ses convictions mensongères, il est aussitôt mis en pièces, renvoyé à lui-même. Dépourvu du "cela en lui", il est consumé par sa propre acrimonie ("ce qui n’est pas lui").

L’homme décrit dans la parabole s’entraînant d’abord sur le mur pour être sûr de sa main pourrait faire penser aux arts martiaux où dans l’action véritable, qui est "non-action", spontanée, ne subsiste ni peur, ni pensée, ni calcul.

 

 

99. Les disciples lui dirent : Tes frères et ta mère se tiennent dehors. Il leur dit : Ceux qui sont ici, qui font le vouloir de mon Père, ce sont eux, mes frères et ma mère. Ce sont eux qui entreront dans le Royaume de mon Père.

 

Jésus ne s’identifiant pas à son corps-mental, n’a que faire des liens du sang, de la parenté selon la chair sur laquelle les disciples attirent son attention ; seuls comptent pour lui "ceux qui font le vouloir du Père" c’est-à-dire ceux qui cherchent à se connaître et qui font le "deux en Un" ou encore comme l’écrit Gillabert : "ceux qui se connaissent comme s’ils s’étaient toujours vus" et qui "n’ont pas besoin de se parler pour se comprendre".

 

 

100. Ils montrèrent à Jésus une pièce d’or et lui dirent : Les agents de César nous réclament les impôts. Il leur dit : Rendez à César ce qui est à César, rendez à Yahvé ce qui est à Yahvé, et ce qui est à moi, donnez-le moi.

 

Jésus n’était pas un révolutionnaire comme le fut César, ni un démagogue comme les Juifs séditieux ont voulu le faire croire. Il n’attendait rien des institutions. Il passa pour un insurgé au regard de ce que ses adversaires tenaient pour auguste et sacré, l’Empereur ou le Dieu et les prophètes de l’Ancien Testament. Ne répondit-il pas aux Juifs qui ne le comprennent pas, confondant ce Yahvé, dont ils auraient voulu voir en lui le "Messie" annoncé, avec le "Père" (dont il parlait) : "Avant qu’Abraham fut, JE SUIS". "Le Dieu né de la peur et de l’espoir ne peut être le Dieu qui Est, l’Esprit et le Cœur de l’univers" (Nisargadatta Maharaj).

Rendre ce que l’on emprunte, c’est se retrouver sans rien qui appartienne à autrui, à une "seconde main", c’est-à-dire éprouver notre singularité en propre, en laquelle il est possible de se trouver. Jésus s’inclut lui-même dans les restitutions, ce qui rejoint ce contre quoi les gnani mettent en garde : de ne pas alimenter l’image extérieure du guru, le seul et véritable Guru se trouvant en soi-même. Ne pas rendre un culte à une personnalité apparente. Le guru authentique nous renvoie à notre aventure du "seul".

Ceci nous rappelle aussi à l’épiphanie, à l’imagination créatrice qu’il s’agit de laisser éclore en soi car elle est véritablement transfiguratrice. "Faire… à la place de…", c’est "peindre les pâles rayons que la Déité se donne" disait Angelus Silesius.

Jésus dit aussi de lui rendre ce qui lui appartient, de ne pas s’attarder à ce qu’il nous a donné, afin de laisser mûrir en nous le fruit de notre propre expérience du Vivant. Il déclare ailleurs que "d’autres pourront réaliser de plus grandes choses" (que lui), dans l’Esprit.

Quiconque s’est un peu familiarisé avec l’esprit du Tch’an (Chine), origine du Zen (Japon), y discerne ce même esprit libertaire dynamique désentravé des dogmes, qui délivre l’amour, la conscience du vrai "Je suis" au-delà du temps et de l’espace, connu des sages du Tao comme "ébattement à l’Origine".

 

 

101. Celui qui ne récuse pas son père et sa mère comme moi ne pourra se faire mon disciple, et celui qui n’aime son Père et sa Mère comme moi ne pourra se faire mon disciple. Car c’est ma mère qui m’a enfanté, mais ma Mère véritable m’a donné la Vie.

 

Ici, l’Incréé (le "Père"), n’est pas présenté comme spécifiquement masculin, Il est appelé : la Mère, la Mère de la Vie. Le début du logion s’adresse à la nécessité d’éprouver, de s’éprouver pour rompre la dépendance vis-à-vis de nos géniteurs de chair. Mais il y a aussi l’idée de la destruction des images mentales choyées, émanations personnelles de mon esprit, confections subjectives qui obstruent l’avènement de la conscience en faisant autorité de faits, imbues de leur statut d’objets internes. "La relation juste, licite, est la conscience ; elle se traduit par une non-implication absolue du je dans la pensée que je pense". (Stephen Jourdain).

 

 

102. Jésus (a) dit : Pauvres d’eux, les pharisiens ! Ils ressemblent à un chien couché dans la mangeoire des bœufs : il ne mange ni ne laisse les bœufs manger.

 

Jésus s’en prend encore aux pharisiens qui, travaillés intérieurement par leur mauvaise conscience, et devenus leurs esclaves, empoisonnent l’existence d'autrui. Le chien chargé de surveiller les bœufs fait le contraire de ce qui lui était dévolu.

 

 

103. Jésus (a) dit : Heureux l’homme qui sait à quel moment de la nuit les voleurs entreront, de sorte qu’il se lève, rassemble sa force et se ceigne les reins avant qu’ils n’entrent.

 

La connaissance de soi rend sensible aux signes subtils, aux avertissements. Quand s’annonce une épreuve, l'impression se confirme, permettant de s’y préparer. Faisant suite à ce qui s'est dit auparavant, il y a de fortes chances que les pharisiens, "voleurs des clefs de la gnose" soient encore désignés ici, dans leurs activités prédatrices. "Ceindre ses reins" (log. 21) c'est entourer ses reins d'une bande solide et large raffermissant sa stature car le moment est venu de se défendre.

 

 

104. Ils lui dirent : Viens, prions aujourd’hui et jeûnons. Jésus dit : Quelle faute ai-je donc commise, ou en quoi m’a-t-on soumis ? Quand l’époux sort de la chambre nuptiale, alors qu'on jeûne et qu’on prie.!

 

Jésus voit la prière et le jeûne comme de funestes manies. Il l’a déjà dit (log. 14) : "Si vous jeûnez, vous causerez une faute à vous-même, et si vous priez, vous serez condamnés". Rien de plus incongru que cette proposition de la part de ses disciples. La "chambre nuptiale" est le lieu où le deux se fait Un, le lieu de la conjonction du Père et du Fils, dans lequel se révèle l'Identité indivise. Si "l’époux en sort", s’en exile, c'est que la révélation n’a pas été supportée et il retourne ainsi au monde de la division, se condamnant lui-même. S'il y a une "sortie", cela signifie l’échec, le verdict d’inaptitude. Sortir du deux en un, c'est se retrouver isolé dans ses fantasmes, enfermé dans l'entité que l’on croit être, avoir loupé l'émerveillement de l'union dans l'indivision, l'"égalité" selon l’expression de Jésus. La "chambre nuptiale" est en effet également celle où s’unissent l’homme et la femme. L’"Evangile selon Philippe" nous le confirme ; c’est le lieu où le couple ne fait plus qu’un. En sortir signifie s’en retrouver séparé, convertir un sacrement en terme de vil "commerce sexuel" dans lequel "la baise" tient lieu de défoulement.

 

 

105. Jésus (a) dit : Celui qui connaît le Père et la Mère, l’appelle-t-on fils de prostituée ?

(A noter que la traduction de l’Université Laval au Québec n’est pas interrogative : "Celui qui connaîtra père et mère, on l’appellera fils de prostituée").

 

L’interpellation triviale "fils de pute" a cours dans l’environnement de Jésus… Il est grossier de prétendre "connaître" quelqu’un et de le réduire à une définition, de le qualifier, à plus forte raison son père et sa mère, mais il s’agit plutôt ici du Père et de la Mère, de la Vie, et cette injure trahit alors, de qui la profère, un attardement dans l'immaturité. Qui insulte le gnani parce qu'il déclare que son identité réelle est d'être Enfant de la Vie, supposant par là qu'il ne respecte pas ses parents naturels (suite à ce que Jésus proclame au logion 101), est bouché à la dimension de l'Esprit.

A propos de la Mère, on trouve chez Lao Tseu (Tao Te King, ch. 52) : "Tout-sous-le-ciel a une origine, considérée comme la Mère de tout-sous-le-ciel. Dès que l’on trouve la Mère, par là, on connaît ses enfants ; on retrouve la protection de la Mère sans être en danger jusqu’à la fin de son existence".

 

 

106. Jésus (a) dit : Quand vous ferez le deux Un, vous serez Fils de l’homme, et si vous dites : montagne, va-t-en, elle s’en ira.

(traduit par "montagne, éloigne-toi, elle s’éloignera"par l’Université de Laval et "montagne déplace-toi, elle se déplacera"par Gillabert).

 

Rien n’est impossible au Fils qui fait le deux Un. Aucun obstacle n’est insurmontable. Il est quelque chose en nous d’impérissable, qui demeure.

 

 

107. Jésus (a) dit : Le Royaume est comparable à un berger, qui avait cent brebis. L’une d’elle s’égara — c’était la grande. Il laissa les quatre-vingt-dix-neuf et chercha l’unique, jusqu’à ce qu’il la trouve. Après qu’il eût peiné, il dit à la brebis : je t’aime plus que les quatre-vingt-dix-neuf !

 

Une interprétation ésotérique due au gnostique Valentin met ce logion en rapport avec une ancienne façon de compter : 99 étant un nombre de la main gauche, "Un" est récupéré par la main droite et le nombre devient 100, ce qui permet de passer d’une main à l’autre et retrouvant l’Un, restituer le nombre entier. La "grande" brebis étant décrite comme "l’unique", donc la plus importante du "troupeau", de même que le "gros poisson" pêché dans le filet, par rapport aux multiples petits poissons. Paraboles concernant le "rappel de soi", qui permet le ré-enfantement de la source personnelle. L'Un englobe le multiple.

Emile Gillabert mentionne la dégradation de ce logion à travers les rédactions successives des évangiles synoptiques. On est passé de la brebis unique au berger, en s'appuyant sur le texte de Jean (10.1-16) dans lequel est prêtée à Jésus cette déclaration : "Je suis le bon Pasteur". Sortir du troupeau afin de découvrir l'Un, le Soi, et faire le deux Un est une affaire personnelle qui n'a nul besoin de label ni de tralala officialisé. "Le Sage réalise, mais sans soutien ; il accomplit l'œuvre mais ne s'y arrête pas" (Lao Tseu, TTK, ch. 77).

 

 

108. Jésus (a) dit : Celui qui boit à ma bouche sera comme moi ; moi aussi je serai lui et ce qui est caché lui sera révélé.

 

"Boire à la bouche" de l’homme de lumière, c’est épouser la lumière dans une osmose, s’éprouver en elle, et voir par "cela qui voit" en nous, dans l’Un. Ce logion porte témoignage de la réalisation de Thomas, le "Jumeau", qui a partagé un degré égal de réalisation ou de connaissance avec Jésus. Jean rapporte ces paroles : "Celui qui boira l’eau que je lui donnerai deviendra source lui-même".

"L’unité est un rapport vivant du Père et du Fils, comme le rapport vivant de la lumière et de l’image, et c’est pourquoi il me paraît si capital d’associer une réflexion sur la création à celle qui approfondit l’exploration de l’identité". 

(Raymond Oillet).

 

 

109. Jésus (a) dit : Le Royaume est comparable à un homme qui avait dans son champ un trésor caché, sans qu’il le sache. A sa mort, il laissa le champ à son fils. Le fils ne savait pas ; il prit ce champ et le vendit. Celui qui l’avait acheté vint, et en labourant, il trouva le trésor et commença à prêter de l’argent à intérêt à qui il voulait.

 

Le "trésor caché" : "à la racine de mon être, la pure Conscience, un point d’intense lumière" disait Nisargadatta. La Katha Upanishad dit encore : "Le Soi, enchâssé dans le cœur de chaque créature, plus infime que l’infiniment petit, plus immense que l’infiniment grand" et le hadîth inlassablement médité en Islam, par lequel la divinité révèle le secret de sa passion (son pathos) : "J’étais un Trésor caché et j’ai aimé à être connu. Alors j’ai créé les créatures afin d’être connu par elles" que Henry Corbin traduit par souci de fidélité envers la pensée d’Ibn Arabî par "afin de devenir en elles l’objet de ma connaissance". Dans la parabole, l’homme meurt sans avoir pris conscience du trésor que cachait son champ, et son fils l’ignorant également vend le champ, et qui plus est : à un usurier ! Ce logion illustre la non-conscience, l'ignorance (de générations en générations) de la Présence de ce trésor.

Il est étonnant d'apprendre que celui qui le trouve est un laboureur, de même que le découvreur de la jarre contenant l'"Evangile selon Thomas". Mais ce laboureur est "un usurier" et cela nous rappelle la recommandation du logion 95 : "ne prêtez pas à intérêt".

Finalement, aucun des trois personnages n'accède au Royaume, les deux premiers : le père et le fils, parce qu'ils ne le soupçonnent pas, et le troisième parce qu'il convertit le trésor en source de revenus. L'"Evangile selon Thomas" récupéré par un antiquaire belge résidant au Caire fut confié au coffre-fort d'une banque belge après une tentative infructueuse de conversion en dollars auprès des Américains, puis fit l'objet d'une tractation en francs suisses, dans la pénombre d'une brasserie bruxelloise pour se retrouver sur les bureaux de la Fondation C.G. Jung à Zurich. En 1952, une partie de la bibliothèque de Nag-Hammadi devient la propriété officielle du Musée Copte du Caire. L'Université de Harvard s'intéressa de très près à ce texte qui "semble antérieur à la rédaction des évangiles canoniques". Les différentes traductions sont aujourd'hui jalousement gardées sous copyrights.

 

 

110. Jésus (a) dit : Celui qui a trouvé le monde et est devenu riche, qu’il renonce au monde !

 

Ce logion est à peu près la réplique du logion 81. Il prône le renoncement au monde. Mais on ne renonce qu’à ce qui a pu nous enrichir, qu’il s’agisse de richesse matérielle ou psychique. Celui qui a "trouvé le monde" en a fait le tour ; il a vu ses limites. Il ne peut plus s’attarder en elles. Dans un monde dominé par le profit, chacun vit hors de lui-même, hors de sa sensibilité naturelle, poétique, de sa simplicité d’être, la tête farcie de distractions, de projections, obsédé de se distraire. Et pourquoi cela ? Parce que fondamentalement : il s’emmerde !... A la sortie de l'enfance et parfois même avant, il s'est appliqué, sans s'en apercevoir, à implanter en lui ce traumatisme que les adultes adoptent en croyant s'affranchir. S’il fuit continuellement cet état de choses, il se corrompt. Le renoncement n’est pas un système ; la vie demande à être vécue. Si le monde lui laisse le goût de l’amertume ou de la dissipation de toute dimension de l’être, il accordera alors de plus près son attention au mystère vivant, dans les plus petites choses, y soupçonnant à l’œuvre quelque chose de plus grand, de plus élevé, que ce cinéma permanent. Encore s’agit-il de ne pas céder à la prévarication qui peut s'avérer masquer un manque, refoulé, car la vie spirituelle s'ébat hors des cabinets de psychanalyse et des bureaux.

 

 

111. Jésus (a) dit : Les cieux s’enrouleront ainsi que la terre, devant vous, et le Vivant issu du Vivant ne verra ni mort ni peur. Jésus ne dit-il pas : Celui qui se trouve lui-même, le monde n’est pas digne de lui.

 

Le "Vivant issu du Vivant" ne craint pas l’enroulement des cieux et de la terre. Thomas fait suivre le logion (parole de Jésus) de son commentaire personnel, nous rappelant que pour "Celui qui se trouve lui-même", le monde est perçu comme un cadavre. Rien à regretter. Nisargadatta a dit aussi que "l’univers s’évanouira devant vos yeux" lorsque "vous apercevrez la lumière de l’Eveil de la Présence dans toute sa clarté" (...) "Vous m’accusez d’être né – je plaide non coupable ! Tout existe dans la Conscience, et la Conscience jamais ne naît ni ne renaît. Elle est l’immuable réalité même. L’univers entier de l’expérience est né avec le corps et meurt avec lui ; il a son début et sa fin dans la Conscience, mais celle-ci ne connaît ni début ni fin" (...) "Après la mort, mon corps se transformera en espace. Par conséquent, pourquoi ne pas supposer qu’il l’est d’ores et déjà ?" (Nisargadatta).

La transmission de la flamme est là, en puissance ; dans l’unité du feu, il y a transmission, embrasement. "Quand moi s’égale à moi, c’est l’éveil, qui éprouve autrement la réalité du ‘vivre’. Pas seulement ‘voir’, ‘écouter’ autrement (…) Radicalement, en déchiffrant autrement les signes, 'une main à la place d’une main', quand l’intelligence est devenue vraiment l’intelligence, moi égal à moi ; quand prend feu le secret en vie poétique". (Raymond Oillet – Le Dit de l’impensable).

 

 

112. Jésus (a) dit : Misérable est la chair qui dépend de l’âme. Misérable est l’âme qui dépend de la chair.

 

Dans un sens ou dans l’autre, la dépendance est une misère, de même que celle (log. 87) du corps dépendant d’un autre corps et que l’âme dépendant de ces deux. Il s'agit de ne pas confondre la chair et l'âme, et de ne pas les opposer, alchimie subtile. Le malheur c’est la dépendance psychosomatique qui les situe en opposition dialectique alors qu’il suffirait de vivre la chair et l’âme indépendamment, en plénitude. Ce logion donne raison à Marguerite Porète, jugée hérétique et brûlée avec ses livres en place de Grève, le 1er juin 1310.

 

 

113. Ses disciples lui dirent : Le Royaume, quel jour viendra-t-il ? - Ce n’est pas en le guettant qu’on le verra arriver ; on ne dira pas : le voilà, il est ici ! Ou voici, c’est le moment ! Le royaume du Père s’étend sur la terre et les hommes ne le voient pas.

 

Jésus fait allusion à la réalité matérielle du royaume du Père qui s’étend sous nos yeux et que nous ne voyons pas, ce qui renvoie à la notion de création se produisant au niveau proprement dit de la perception, au travers du jugement de réalité que je prononce, instantanément, dans mon rapport au réel qui me fait face. Prenant décision de ce qui est réel, je ne fais que m’aveugler par cette affirmation. De même, "Celui qui est présent devant vous" (logion 91), vous ne le voyez ni ne l’entendez, sans cesser pourtant de le solliciter. Il en est ainsi parce que vous avez choisi de l’invoquer au travers de l’image que vous avez conçue pour vous le représenter.

"C’est mon geste d’embrassement du réel, le quotidien ou le sublime, sans qu’il soit utile de les différencier, qui me fait louper l’entrée du Royaume quand je suis persuadé de 'voir' et que je ne vois pas, voyant plutôt un effet de ma loucherie" (Raymond Oillet).

 

 

114. Simon Pierre leur dit : Que Marie (de Magda-la) sorte de parmi nous, car les femmes ne sont pas dignes de la Vie. Jésus dit : Voici que je vais la guider, afin de la faire homme (Anthropos), de sorte qu’elle devienne elle aussi un esprit vivant, semblable à vous, les hommes. Car toute femme qui se fera homme (Anthropos) entrera dans le Royaume des cieux.

 

Dans l’entourage de Jésus, les femmes étaient considérées comme des "pécheresses" et des "putains". Deux milles ans de judéo-christianisme et de machisme institutionnel n’ont guère changé la conscience collective. Il a fallu attendre la fin du XXème siècle pour que la femme, étouffée, méprisée durant des siècles se libère du rapport de domination exercé par les hommes.

Pierre se montre carrément misogyne ; les autres disciples qui ne disent rien semblent le laisser parler en leur nom ; dans "l’Evangile selon Marie" on le verra à nouveau s’en prendre à Marie et il sera traité par Lévi d’"irascible".

Ce que Jésus dit ici peut paraître ambigu. L’objection de Pierre se caractérise par une outrecuidance virile manifeste, privant les femmes de toute possibilité de devenir "esprit vivant". La réponse de Jésus est probablement appropriée à un certain niveau de conscience masculine, mais il s’agit dans l’esprit, de l’homme entendu comme : être humain, à part entière (J.Y. Leloup précise dans sa traduction qu’il s’agit de l’"Anthropos"), et cet homme-là, hormis Thomas, Jésus ne l’a rencontré qu’en état d’ivresse. Emile Gillabert prétend que le monde juif "était misogyne", et que le monde chrétien, "spécialement à la suite de saint Paul, continuera dans cette voie". Il en conclut que cette "affaire d'hommes" n'est révélatrice que d'une sexualité mal assumée.

Jésus s’est déjà exprimé au logion 22 : "Quand vous ferez le deux Un (…) afin de faire le mâle et la femelle en un seul, pour que le mâle ne se fasse pas mâle et que la femelle ne se fasse pas femelle", qui renvoie à la nécessité impérative de prendre conscience de son intériorité féminine chez l’homme et de son intériorité masculine chez la femme, et en aucune manière d’affirmer une quelconque supériorité ou dominance d'un sexe sur l'autre. Alchimiquement, il s’agit de trouver l’eau présente dans le feu et le feu présent dans l’eau, comme le minuscule point noir (yin) présent au centre de la partie blanche (yang) et le minuscule point blanc (yang) présent au centre de la partie noire (yin) du diagramme yin-yang. En Inde, le point métaphysique de la Création cosmique, le "Bindu", est le foyer originel de la bi-Unité, du "deux en Un" ; la Génitrice ou "Mater Genitrix" est la Shakti, l’énergie transformatrice, l’expression dynamique du Désir créateur de la Conscience, source de toutes choses.

La perception tout entière est de nature féminine. Le Féminin-créateur est épiphanie de la Beauté divine, perçue au plan métaphysique de la naissance éternelle des êtres comme au plan de la seconde naissance, celle qui, modelant le "monakhos", fait éclore en lui le suprême secret de sa vie spirituelle.

Cette réponse de Jésus passe sous silence ce qui aurait probablement irrité les disciples, à l’égal des trois mots confiés à Thomas. Dans les profondeurs abyssales de la conscience collective, existe une peur archaïque faite de forces instinctives, qui fait que chacun des sexes, orphelin (ignorant) de son intériorité spirituelle, revendique sa spécificité apparente à laquelle il s’identifie, aveuglément, d’une manière dualiste (prisonnière d’archétypes grossiers, non-éclairés), qui ne viendrait à la lumière que si l’homme et la femme s’ouvraient l’un à l’autre au-delà des masques qui entretiennent un monde profane, et qui sont entretenus par lui.

Le couple homme-femme commence par une attraction biologique qui se fonde dans un consensus social générateur de tous les préjugés, croyances, représentations conceptuelles limitatives, encourageant même, en les flattant, ces instincts séparateurs, occultant la faculté épiphanique de l’amour. L’Epiphanie est ce passage d'occultation, de puissance, à l'état lumineux, manifesté et révélé : comme telle, elle est l'acte d'Imagination divine primordiale. Mais dans l'acception matérialiste que nous connaissons, retenue dans l’avidité de consommation, où chacun en arrive à se prendre pour un objet, ne briguant plus que le défoulement de ses propres tensions, s’opère une terrible dégradation, qui exclue radicalement le sens de l’Aimé, en en prostituant la valeur, ce que déplorait déjà de son temps Ibn Arabî. Ne plus se soucier de l’Aimé, c’est ne pas s’aimer, ignorer l’âme, l’Esprit, c’est se condamner, s’interdire la dimension spirituelle du Vivant, dans laquelle l’Amour existe éternellement comme une permutation entre le Créateur et la créature, en laquelle Il se crée, se révèle et aspire a être connu.

Notre âme… perception de soi-même et du monde est seule capable de délivrer du réalisme vulgaire, en inaugurant en soi l’espace d’un dialogue, d’une intelligence, d'une ouverture à l’Ouvert. Toute femme comporte en elle l’Unique. L'homme a pensé qu'elle l'ignorait. Cette puissance d’émerveillement, qui descend vers le monde, "enfantement" non limité à la mise au monde d’un enfant de chair, mais aussi à celui de l’Esprit, participant à l’éveil de l’intériorité féminine de l’homme (sensibilité, réceptivité, arts, poésie, et... connaissance de soi), à l’élévation (dans le sens inverse de la mise au monde) du monde en lui.

Jésus était entouré de femmes : "Marie, sa mère, la sœur de sa mère, et Marie (ou Myriam) de Magdala, sa compagne, qui est pour Lui une sœur, une mère et une épouse" rapporte Philippe (32) dans son évangile, et Thomas mentionne aussi Salomé (logion 61). "La compagne du Fils est Marie de Magdala. L’Instructeur aimait Marie plus que tous les disciples, il l’embrassait souvent sur la bouche. Les disciples le voyant ainsi aimer Marie lui dirent : Pourquoi l’aimes-tu plus que nous ? L’instructeur leur répondit : Pourquoi ne vous aimerais-je pas autant qu’elle ?" écrit encore Philippe (55).

Selon Cynthia Fleury ("Métaphysique de l’imagination") : "Le monde imaginal est indissociable de l’ordre maternel puisque c’est ce dernier qui l’inscrit au sein d’une dialectique de la distance et définit les problématiques essentielles du monde de l’âme, à savoir la question de la séparation et de la filiation avec l’Un.

A partir du moment où la filiation est pensée, l’Un sort de son acceptation purement identitaire, et un hymen avec l’autre devient possible. L’Un-Mère, sans se distinguer de l’Un (puisqu’il n’y a pas deux principes absolus, l’Un-Mère et l’Un-Père, mais une sorte d’androgynie d’inspiration hermétique), témoigne de cette ouverture à l’autre, qui est, certes, le pendant d’un manque, mais d’un Manque Primordial, de l’ordre du Principe, en aucun cas assimilable à la notion d’insuffisance ou de privation.

L’Un-Père est une notion pédagogique, élaborée pour mieux saisir la notion de l’Un-Mère. Il faut donc impérativement la distinguer de cette figure du Père, propre à la tradition philosophique et théologique. L’Un-Père témoigne d’un principe paternel, mais cette dimension paternelle de l’Un n’a de sens que dans la compréhension de l’âme, parce qu’elle lui permet d’appréhender plus justement, au sein du contexte imaginal, la nature de l’Un.

A la différence de l’Un-Mère, l’Un-Père est ce qui n’opère pas de distanciation vis-à-vis de lui-même puisqu’il vit le rapport à soi de façon identitaire et absolue. D’ailleurs, s’il s’ouvrait à l’Autre, à l’instar de l’Un-Mère (qui est indissociable de la notion de manque primordial), il mettrait théoriquement à mal sa transcendance".

"Qui est le sujet réel de l’Amour ? – Qui est l’Aimé réel.?… (…) l’âme étant de nature duelle procède de sa nature physique ou de sa nature spirituelle. C’est en raison de cette nature duelle et pour la ’synchroniser’ en conjoignant les deux formes d’amour qu’appellent les deux faces de l’âme, que l’Aimé divin se décrit comme n’admettant pas de partage, comme désirant que l’âme n’aime nul autre que lui-même et l’aime pour lui-même (…) L’âme prend conscience qu’elle ‘voit’ Dieu, non par elle-même, mais par Lui-même". (Henry Corbin – L’imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabî).

C’est par "l’Imaginatrice" – pour reprendre le néologisme corbinien – que la dialectique d’amour atteint sa phase culminante, lorsque après avoir cherché qui est l’Amant réel, elle s’ouvre la voie de la dimension au-delà du sensible pour découvrir "qui" est l’Aimé réel : l’Un , le Soi. S’il n’y avait pas en nous l’Imaginatrice, rien ne se montrerait de ce que nous nous montrons à nous-mêmes. La Création est Epiphanie, c’est-à-dire Révélation.

 

 

 

"Ami, où que tu sois, ne t’arrête pas là ;

Il faut sans cesse aller de lumière en lumière".

(Angelus Silesius)

 


CAHIER DE MEDITATION SUR L'EVANGILE SELON THOMAS par Ph.Dubois

 1 - Avant-propos

 

Comme je l’ai fait avant d’écrire mon livre sur la Géomancie (Albin Michel, 1987), je me suis constitué une sorte de cahier regroupant tout ce qui me paraissait digne d’être retenu, au fil de mes lectures d’approche du sujet, y ajoutant parfois quelques réflexions personnelles issues de ma méditation. Ici, il s’agit donc de "l’Evangile selon Thomas" qui fait partie de mes livres de chevet et n’a jamais cessé de me passionner autant qu’au cours de ces dernières années. Ma correspondance avec Raymond Oillet qui fut un ami proche de Stephen Jourdain, l’un des derniers grands témoins connus, orateur de la "connaissance de soi", ainsi que ma lecture assidue des notes délivrées  sur  ses  blogs  :      "Connaissance du matin"  et  "jeu-demeure" (blogs du journal "Le Monde") ravivèrent d’autant plus mon approche de cet "Evangile selon Thomas" qu’il y délivrait des commentaires éclairants, dans la continuité et l’éclaircie de ce qu’avait dit Jourdain qui pourtant ne s’y référait pas puisque son discours partait d’une expérience unique dépourvue d’influence d’école et de référence à une autorité traditionnelle.

J’avais lu les livres d’Emile Gillabert à propos de "l’Evangile selon Thomas", ainsi que les mentions que l’on peut trouver chez Raymond Abellio, Jacques Lacarrière, et d’autres auteurs. Les écrits de Raymond Oillet montrent la concordance de témoignage qui unifie la parole de Jésus telle que recueillie par Thomas à celles de Stephen Jourdain, Krishnamurti, Shrî Nisargadatta Maharaj, Maître Eckhart, Ibn Arabî, Abd’el Kader, Angelus Silesius, aux intuitions philosophiques de Michel Henry, au "Bouddhisme" Tch’an, aux sages du Tao : Lao Tseu, Tchouang Tseu, Lie Tseu, aux Patriarches du Zen comme Hui Neng, Houang Po ou Seng Tsan, ce que j’ai toujours pressenti, d’une manière à la fois infuse et diffuse, incluant bien évidemment le Dit des Poètes de tous temps.

Bien sûr, ne pas perdre de vue l’avertissement concernant la tendance au syncrétisme, problématique du comparatisme qui porterait à souscrire avec empressement à l’idée d’universaux transculturels. Il est plus prudent d’envisager la rencontre avec les visions du monde des différents univers linguistiques sous l’angle non-conclusif qui demeure dans la réceptivité, ne confondant pas altérité et subjectivité, reconnaissant l’une et l’autre sur fond de notre intériorité, capable de discerner ce qui relie, âme et monde étant immergés en un seul milieu spirituel en lequel notre subjectivité peut être capable de recevoir en elle l’altérité de la subjectivité divine.

Raymond Oillet est l’auteur d’un livre passionnant sur l’Art, passé inaperçu, peu diffusé, intitulé : "La création", dont il reprendra certains passages en les affinant au fil des centaines de pages (plus de 400) publiées sur ses blogs. J’éprouvai grande gratitude à être l’un des correspondants privilégiés à qui il envoya son "condensé" : "Le Dit de l’impensable", petite anthologie des "témoins". Le lecteur ne s’étonnera donc pas de trouver ici nombre de citations de mon ami, éclairant le commentaire des logia (paroles de Jésus), que j’ai cru bon d’extraire de ses notes et de replacer sous chaque logion concerné.

Mais venons-en au vif du sujet…

 

Au moment où la Seconde Guerre Mondiale prenait fin, au cours de l’hiver 1945, des paysans égyptiens découvraient en retournant la terre, aux environs de la ville de Nag-Hammadi, une jarre contenant 54 parchemins enroulés, manuscrits en langue copte datant du 4ème siècle. Parmi eux, un Evangile regroupant 114 logia ou paroles attribuées à Jésus, recueillies par Didyme Jude Thomas, le "Jumeau", qui a le mérite de présenter sous forme épurée et concise ce qui a pu nous parvenir remanié et dénaturé à travers les Evangiles canoniques.

Ces textes qui ont été copiés et traduits au cours des premiers siècles, la tradition postérieure a tenté de les faire disparaître. Lorsque la religion chrétienne est instituée, en 325, au premier Concile de Nicée, il existe de nombreuses formes de "christianismes". Influencé par le judaïsme et convoqué par l’empereur romain Constantin Ier, ce concile va aussi "mettre de l’ordre", faire un tri dans le contenu destiné à devenir officiellement la source témoignée du Nouveau Testament sanctionné par la future religion "apostolique et romaine". S’en suivra l’excommunication de nombreux gnostiques jugés hérétiques, ainsi que le rejet de textes jugés incompréhensibles ou dérangeants. Le choix se portera sur les évangiles beaucoup plus anecdotiques qui sont ceux de Pierre, Paul, Matthieu, Luc... dans lesquels est mise en valeur une interprétation messianique prophétique qui arrangeait les intérêts politiques et ecclésiastiques.

Ainsi, ce que Jésus observait de son temps chez les scribes et les pharisiens perdura-t-il en allant jusqu’à déformer et occulter ce qu’il avait réellement dit, et cela pour cause et profit d’idéologies dominantes dualistes, pour lesquelles le dogmatisme constitutionnel n’eut aucun scrupule à recourir à l’obscurantisme. "Tous les systèmes visent à endiguer le flux métaphysique, à dompter et à dresser l’être selon les normes de la collectivité (…) Dans de tels Etats, on s’en remet finalement à la police." (Ernst Jünger – "Traité du Rebelle ou le recours aux forêts") 

Le témoignage rapporté par Thomas rejoint celui d’autres éclaireurs qui, en tous temps, ont témoigné de la révélation de leur véritable identité, en d’autres lieux et à d’autres époques. Hommes de Lumière ou "réalisés", éveillés/éveilleurs ou encore gnani (de jnana, en sanskrit : la connaissance de soi). La Gnose (de gnosis), connaissance de soi "par le Vivant qui est en nous" n’emprunte pas le chemin des croyances. Y prime l’intuition personnelle, la découverte intime de l’essence une et unie et de l’existence multiple et contradictoire que je suis. Expérience libératrice, renversant toutes les habitudes mentales, "expérience dépourvue d’étiquette comme de noyau conceptuel dur" précise Raymond Oillet.

La grande découverte de notre moi profond est celle d’une solitude intérieure absolue ; solitude fondamentale de notre essence spirituelle. Solitude qui ne sépare pas, n’isole pas ; elle est l’expérience vivante de notre intériorité profonde, la mise en œuvre de la "sentience", néologisme qui désigne la faculté de sentir, d'éprouver, d'avoir une vie subjective. Si je l’explore, j’y découvre le sentiment d’être relié à tout, la tranquillité inconditionnée qui règne à l’arrière-plan, et j’éprouve la lumière et l’amour dans l’ébullition éruptive du mouvement de vie originel. Mais attention, pour le gnostique, la mystique n'est pas un éveil mais un assoupissement qui appartient encore au domaine du psychique, de la "rêvasserie" diraient certains gnani, ou de la projection mentale qui fonctionne avec la mémoire. L’Occident a ignoré la notion de "présent libérateur" qui est un thème essentiel des enseignements orientaux : les Védas, le Bouddhisme, le Taoisme, le Tch'an, le Soufisme, et que l’on retrouve dans les logia.

L'instant est subreptice, il est toujours unique et participe du mystère, il échappe à l'historicité comme à la multiplicité. L'attention qui donne la compréhension est celle qui porte sur le présent, où nous ne pouvons qu'être et non penser. La présence se vit comme une identité. Dans l'instant présent, le temps se déréalise. Toutes les temporalités dont nous sommes persuadés, et qui ne sont rien d'autre que des projections mentales, peuvent cesser immédiatement pour laisser place à la non-temporalité absolue que contient l'Instant. Le vécu intemporel n'inhibe pas la dimension temporelle mais celle-ci est reléguée à un plan fonctionnel, sans implication historique ni anecdotique.

Jésus était donc un "gnani". Un gnani est un être ayant réalisé sa nature de lumière et de ce fait, apte à en parler. Nisargadatta (1897-1981) disait à ce propos : ".Ce n’est pas moi qui parle, les mots apparaissent dans mon mental et je les entends être prononcés". Si j’entends les paroles du gnani, je m’aperçois soudain que c’est de mon propre cœur, de l’Esprit pur en moi, qu’émane l’instruction. C’est une confirmation. Il se produit une aperception visionnaire de ce qui ne peut être perçu par les sens et la pensée, saisissement de révélation intime de la conscience en elle-même. Il ne s’agit pas là d’une relation de personne à personne ni d’un processus de cause à effet, mais de la perception de la perception, de la perception pure, directe, par le cœur, saisissement. Expérience non-objective, qui ne pourra jamais se prouver. La rencontre n’est pas "mondaine", elle n’a pas lieu dans ce plan mental sélectif fait de jugements, d’évaluations comparatives et d’opinions. Le propos est l’expression spontanée de la pure Conscience, la présence de la Vérité elle-même qui ne se laisse pas prendre aux mots. En cela, on s’aperçoit d’une façon inexplicable que l’écoute est attirée par ce qui coule de source, de la Source de ce qui se dit et de ce qui écoute. Une Immensité, en dimension d'infini. C’est pourtant le palabre hanté par les concepts, de vieux oripeaux, ou réfugié en eux comme dans des uniformes, qui transparaît dans les questions des "disciples" qui ne s’avèrent ni touchés intérieurement, ni traversés en humilité et en gloire, incapables de réaliser l’immanence-transcendance, parce qu’obnubilés, ici par les prophéties de l’Ancien Testament et le destin d’Israël, ailleurs par les "implants" de la société et de la culture mondaine contemporaine.

Dans la surinformation éparse, publicitaire, propagandiste, matérialiste, qui règne dans le monde d’aujourd’hui, cette présentation du gnani-éveillé/éveilleur fait presque déjà partie d’un cliché de la culture généraliste, mais dont le lecteur qui n’en a jamais rencontré pourra douter de l’existence, mettant ce témoignage, comme on entend souvent dire dans les médias, sur le compte "des sectes" ou de je ne sais quel idéalisme subjectif. Il est chose certaine que ces organisations contre-initiatiques existent, favorisant la confusion et l’amalgame. Cependant, la parole de Vérité déborde la perception divisée en sujet/objet de la pensée commune, tissée par la représentation. Elle excède la psyché, efface le proche et le lointain par sa présence, et rend sensible l’Esprit qui, bien qu’immatériel, est une réalité concrète de ce monde.

Dans la démarche de connaissance de soi, le spirituel, l’Esprit, se manifeste sous une forme physique, une "figure d’apparition", selon la tradition soufie, perceptible à l’Imagination seule, sans médiation d’une donnée sensible dans l’instant de la contemplation. Cette apparition transcende l’espace et le temps. Ce qui est réellement aimé en elle, c’est ce qu’elle montre comme en étant l’Image, quelque chose de non encore advenu, et en laquelle est éprouvée la présence intérieure à soi-même. Cette Image ne peut être qualifiée d'"extérieure" et personnalisée ; elle se révèle dans l’intériorité de mon être ; elle est reconnue comme étant mon être-même. Il est simultanément vrai de dire qu’Elle est en moi et qu’elle n’est pas en moi, car il y a "deux en Un". Et nous arrivons là, peu à peu à l'"Evangile selon Thomas".

Lire se prête à relire, de même que voir à revoir et penser à repenser, pour autant que la faculté interprétative ne bénéficie pas toujours de la disposition requise, de l’ouverture réceptive permettant de déceler intimement et immédiatement le sens caché. On y revient. En cela la maturation qui découle de l’écrit diffère sensiblement de l’énoncé oral, d’où la distance vis-à-vis des Ecritures que l’on trouvera fréquemment mentionnée chez les gnani, tandis que l’espace d’écoute de ce qui est dit en sa présence est d’une qualité infiniment supérieure, sollicitant directement l’être au lieu de la résonance intime, sans échappatoire d’ordre psychique, là où le percept est nu, où s’exerce la transparence, instantanée, et donc où il y a capacité d'être saisi par la lumière de toute perception, la Conscience pure qui nous habite.

Le "Royaume de la lumière du Père" dont parlait Jésus, c’est la Lumière, qui est mon essence même. La Lumière est l’agent de la cosmogonie parce qu’elle est l’agent de la connaissance. "Père" peut être remplacé par Tao, Soi, Réalité ultime, Absolu, Origine, Vie… C'est le Sans-Nom, le Nom immuable, le Non-Manifesté, "ce dont on ne peut parler".

Il y a Deux : l’Absolu devient double en assumant sa propre êtreté. L’Un en deux crée le lien de réciprocité en co-naissance, Conjonction où se réalise la réflexion et la célébration de l’un par l’autre. Ce lien est le "cela en vous" dont parle Jésus. L’Un ne peut se connaître sans le deux. Il y a Moi et moi, l’Absolu et la personne "je", le Père et le Fils pour Jésus. Comme tout gnani, Jésus rejette la croyance, il s’adresse à l’esprit, à la connaissance. Un esprit fruste est incapable de distinguer la parole authentique, la Présence, dans l’univers "mentalisé" qu’il se donne à voir et à entendre. Jésus refuse le conditionnement de la tradition juive dans laquelle son corps de chair est apparu, ce qui lui vaut de passer pour un ennemi de la Loi ; Pilate et Hérode redouteront en lui un perturbateur de l’ordre public. Ce que laisse entrevoir le témoignage des logia, c'est l’intolérance vis-à-vis de l’Eveil à soi, dans les sociétés formatrices du monde occidental qui défendent leurs structures institutionnelles. Malentendu lourd de conséquences puisqu'il va se prolonger durant plus de deux mille ans, se soldant par l’oppression, la persécution, l’usage notoire de l’obscurantisme, la dictature des dogmes qui, rejetant la connaissance dont les gnani sont porteurs, s’attacheront plus volontiers à l’enseignement, conditionnement civique et religieux (ou athée), qui est le contraire de l'éducation, instruite de cet héritage universel et intemporel de sagesse humaine, pour ainsi dire faire appliquer la loi du sommeil au niveau de la conscience individuelle, dont savent toujours tirer profit quelques autorités gestionnaires du troupeau.

Jésus n’est pas "le Christ" qu’on nous a présenté depuis 2000 ans. Il n’est pas "chrétien", de même que le Bouddha n’est pas bouddhiste et que Lao Tseu n’est pas taoïste. Aucune preuve de son existence n’a été établie, de même que pour Lao Tseu ou les Rishis védiques, mais cela n’a pas vraiment d’importance. Il existe une qualité imaginale de l’espace-temps que les Soufis nomment Hûrqalîa ("lieu" ou région où le corporel se spiritualise et où l’esprit se corporalise) dans laquelle les données quantitatives, objectivées, sont sans valeur. L’information y subit un traitement "orienté" par l’intuition fondamentale, bien différent de celui de l’appréhension psychique qui s’opère en mode quantitatif.

En Hûrqalîa, l’homme intérieur s’édifie ; la transfiguration du monde s’effectue par et dans son intériorité. La Vérité s’éprouve et la Beauté s’aperçoit, tandis que mon être dans le monde s’élève, s’exhausse par une ampleur et une intensité croissantes dans l’univers concret que je deviens. Toute succession temporelle coïncide dans un éternel Instant ; toute donnée "extérieure" ou "événement de l’âme" en puissance, reconduit le temps historique au "temps intérieur", vertical. Ce qui rejoint la vision d’un "monde en tant que Brahman" dont parlait Shankara, en Inde. Dans celle d’Ibn Arabî, il n’est absolument rien au monde qui ne reste en vie plus d’un instant, et le Shaykh illustre cela par l’image des bulles à la surface de l’eau. Il ne s’agit que de l’Absolu, ne cessant de se diversifier en un nombre infini de choses concrètes. De même, il n’y a aucune substance solide dans le monde qui vit d’une vie nouvelle à chaque instant, et le Shaykh Al Akbar donne en exemple la flamme qui n’est, si on la regarde attentivement, constituée que d’une série de flammes différentes qui apparaissent et disparaissent à chaque instant.

Comme les autres éveilleurs, Jésus est hors de l’Histoire qui l’a trahi ; il est hors des religions qui ont trafiqué ses paroles, ramenant dans les récits de sa vie les ignominies relatées dans la Bible, notamment le complexe de Caïn (rivalité, jalousie, poussant au meurtre) tellement précieux aux hommes de pouvoirs.

Le catéchisme qui valorise les écrits évangéliques attribués à Paul, Mathieu, Pierre, Luc, Marc… est empreint de cet esprit tortueux qui met l’accent sur la culpabilité, le rachat par la crucifixion, l’espoir (et en même temps la privation) d’une vie meilleure, projetée dans un ailleurs, "au ciel"… et accorde une large place au bavardage lénifiant, moraliste, et aux affabulations. Jésus n’a rien à faire du "confucianisme" hébraïque dans lequel ses disciples se maintiennent, hormis Thomas et Marie de Magdala, sa compagne. Chez Thomas et Marie, nulle complaisance à rapporter des "miracles", tours de magie, ou à transformer les paroles de Jésus en prophéties.

La manifestation d'un pouvoir (magique), quelle qu'elle soit, n'a jamais été le signe de la réalisation ; elle aurait au contraire cette faculté d’attirer chez l’esprit averti, la suspicion d'une esbroufe manipulatrice. La résurrection est entendue comme l’Eveil, ici-maintenant, "dès ce corps" confirmera Philippe dans l’Evangile sous son nom, également retrouvé dans la jarre de Nag-Hammadi, qui possède, comme celui de Jean d’ailleurs, quelques passages reflétant la version épurée de Thomas. Naître une seconde fois en s’éveillant, en quittant d’un seul coup cette histoire délimitée, et se trouver libre, inopinément, sans "savoir" mais malgré tout avec certitude, libre de tout ce qui s’est trouvé limité par un préjugé d’expérience, c’est "notre affaire", c’est maintenant. "C’est éprouver toujours – moi, personnellement, à l’instant – dans l’ébullition éruptive du mouvement de vie, qu’il n’y a que de la lumière et de l’amour" écrit Raymond Oillet (Connaissance du matin) ; et il ajoute : "Ne reste que la difficulté de vivre en conjonction.: moi et moi et moi… le Père, le Fils et toutes les créatures-créations, icônes ou déjections…".

"Le Fils est la compréhension du Père par lui-même, et il est, dans le Père, l’ouvrier créateur de toutes choses" dit aussi Maître Eckhart (1260-1329). Il est ainsi Enfant de la Vie. En subordonnant l’exister à l’être, le Fils parachève l’œuvre de création où le Père se donne à co-naître.

Les Deux ne se confondent pas. L’économie du Seul s’opère en moi. Cet événement exige au moins deux Personnes, le Père et le Fils ; il s’agit d’une co-naissance. Je suis la source de l’épanchement et je demeure au commencement. Je suis, avant d’exister, avant le temps. Le Royaume (dont parle Jésus) est sans assujettissement. Je demeure libre de moi-même.

Tandis qu’Ibn Arabi décrivait l’existence tout entière comme "une imagination dans une imagination", et évoquait le "Jésus de ton être", le poète William Blake appelle Jésus : "Jésus l’Imagination".

L'imagination créatrice échappe à toute instrumentation sociale ; elle est capable de transfigurer le monde dans le Moi transcendantal par l'imaginaire pur, non mental, non subjectif, désobjectivant, restituant à la Vie, ce qui est sienne. Le Seul, l’innombrable, engendre ce que je suis en mode imaginaire. L’imagination vérace est une sensibilité supérieure, et non la fantaisie, la "folle du logis". Toute l’existence est imaginaire ; l’espace et le temps sont imaginés. Toute limitation est imaginaire, seul le non-limité est réel. Rien, sauf notre propre imagination, ne peut nous troubler. La confusion c’est de prendre pour la même chose le limité et le non-limité. "Quand vous aurez compris que rien de perceptible ou de concevable ne peut être vous, vous serez délivré de vos imaginations. Voir chaque chose comme imagination née du désir est nécessaire à la réalisation de soi. Nous passons à côté du réel par manque d’attention et nous créons le non-réel par excès d’imagination. (…) Vous pensez être quelqu’un mais vous n’êtes rien de tel. C’est uniquement l’Absolu, imprégnant toute chose, qui vous accorde ce sentiment d’être en s’exprimant à travers le corps… L’identification au corps et au monde n’est qu’un phénomène existentiel mal interprété… Notre monde est réel, mais votre façon de voir ne l’est pas." (Nisargadatta Maharaj – Je suis)

"La connaissance est essentiellement intelligence spirituelle : elle n’a ni vocation, ni destination morale. Elle est ‘cela’ en floraison, vivant et autonome, régent ; cette ‘noblesse’ où nous convoque Maître Eckhart. Elle infirme l’égoïsme, pas seulement par son impitoyable lucidité mais par la bonté qu’elle avive, la compassion, la générosité. Je dois préciser que la connaissance n’autorise pas l’immoralité, surtout pas l’inversion d’une morale sociale inspirée des commandements de la religion dominante. Ni scandale recherché, ni provocation calculée. La connaissance ne commande rien d’autre qu’elle-même, sans obligation ni sanction. (…) La connaissance ne recommande aucune violence, et l’affirmation de la non-violence proclamée est bien aussi une autre violence. Il en est ainsi de tout ce qui découle d’un programme arrêté, d’une idéologie, cet exercice fou de raison pure, d’un messianisme, ce déguisement de l’ignorance, de la peur et de la haine". (Raymond Oillet – Connaissance du matin).

Présence ou Dignité imaginative (Ibn Arabî) : faculté médiatrice, Imagination active ou créatrice.

Henry Corbin propose, afin de sauvegarder cette "Dignité" et éviter toute confusion avec l’acception courante du mot "imaginatif", le néologisme : l’Imaginatrice.

En parlant de l’Imagination, Henry Corbin écrit : "Elle peut être un voile, un voile se chargeant d’une opacité telle qu’elle nous asservisse et nous prenne au piège des idolâtries. Mais le voile peut s’alléger en une transparence croissante, car il n’a été instauré que pour que le contemplatif réalise par lui la connaissance de l’être tel qu’il est". Stephen Jourdain avouera lui-même : "je me suis pris la main dans le sac !".

Depuis sa découverte, l’Evangile selon Thomas, traduit et commenté, a fait l’objet de publications dont le lecteur néophyte ne discernera pas forcément au premier abord l’interprétation tendancieuse que lui donnent des auteurs de confessions religieuses judaïque ou orthodoxe. Il s’agit pourtant là de tentatives insidieuses de récupération. Rien de plus opposé à l’esprit des logia, en lesquels il apparaît clairement que Jésus dénonce ces organisations qui ont "volé et caché" les clés de la connaissance qu’il nous transmet, que de les insérer dans le corpus d’une religion établie. Cependant Ibn Arabî déclarant que "La Compassion divine embrasse aussi le Dieu créé dans les croyances" nous prévient de l’impasse d’idolâtrie métaphysique qui exclurait de la compatissance ces croyances en leur refusant la capacité de s’émanciper de la virtualité et de l’ignorance qui les tiennent encloses en leur limitation et en leur intransigeance. "Sois donc en ton âme comme une matière pour toutes les formes et toutes les croyances". En d’autres termes : je sais "qui" je suis, ce que je fais, quand je ne blesse pas, pas même l’orgueil ou la violence de ce semblable qui s’ignore et s’emporte contre moi.

"La gnose (connaissance de soi) n'est pas une religion, surtout pas une secte comme on l'entend aujourd'hui, espace refermé de pensée ou de croyance ; elle est cette spiritualité vivante au cœur d'une personne, la découverte intime, par soi-même, de l'essence une et unie, et de l'existence multiple et contradictoire – que je suis. Il n'y a pas d'édifice théorique stable dans la gnose, sinon le rejet primordial, intuitif, de la gratuité, voire, comme on l'a dit, de l'absurdité de l'existence. (...) La gnose n'est aucunement une religion et ne propose pas de vérité systématique : seulement le discernement, une absolue sincérité, un engagement total vis-à-vis de l'unique vérité dévoreuse de concepts, d'égoïsme et de peur. Ni hiérarchie ecclésiastique, ni morale commandée, bien au contraire : une veille alerte, critique, à tous périls exposée... Il y a bien des malentendus encore concernant ce mouvement de pensée et d'expérience dépourvue d'étiquette véritable comme de noyau conceptuel dur. Le plus grave, parce que le plus fréquemment répété, est dans l'accusation de dualisme, dualisme absolu qui situerait le monde entier au royaume du mal, de la matière et de ses aveuglements, tandis que le salut serait dans l'échappée, la fuite voire la disparition et la mort dans un au-delà d'esprit pur non contaminé d'existence, de désir, exempt de toute aliénation ou perversion. Rien n'est plus faux". (Raymond Oillet)

 

 

 
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