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13/01/2014

DE LA REPUBLIQUE (et de ses contrefaçons)

A l'heure où  les "valeurs de la république" se trouvent invoquées dans une polémique nourrie d'un assortiment de toutes les langues de bois, il est providentiel de retrouver chez un poète contemporain méconnu, oeuvre rafraîchissant l'intelligibilité du principe de république. "La Démocratie est une question métaphysique expérimentale" écrivait-il. Dans son magnifique texte intitulé: "La forge" (paru dans la revue "Mai Hors Saison", n°15, 2008), Serge Sautreau exposait en y mêlant ses souvenirs d'enfance (famille ancestrale de maréchaux-ferrands, forgerons) la dialectique dans laquelle s'inscrit la république :

 

"La forge de mon enfance : la dialectique même.

A travers elle interfèrent et se répondent le peuple (enclume), la révélation (feu), la révolution (mouvement), la république (fer forgé).

La république - Il s'agit évidemment de la république classique, démocratique, tolérante, généreuse, respectueuse des droits de l'homme. Qu'elle soit bourgeoise, affairiste et tortueuse, n'importe pas ici. En principe, la république n'est pas la propriété du capital. Par les temps qui courent, ce dernier, tout en affectant des protestations de républicanisme sincère, en est plutôt le fossoyeur. Non : depuis 1792, il est clair que république signifie, au moins idéalement et comme un voeu pieux et inexaucé, Amie du Peuple plutôt que Pompe à fric. C'est donc dans son principe, dans son essence d'Amie du peuple que j'aime à la considérer. C'est également sous ce statut que je l'introduis ici ."

(...) "Sur le plan équatorial de cette sphère de la forge, quatre polarités, donc, à la fois contradictoires et complémentaires. La croix résultant de leurs circulations de sens est traversée en son centre par un axe vertical : en bas de celui-ci, creusant sa plongée, l'Eden ; en haut, intensifiant son assomption, l'utopie. Aux quatre pôles de la croix et se faisant face deux à deux : la révélation-le peuple / la révolution-la république. Aussitôt le mouvement jaillit. Aussitôt, la révélation est au peuple ce que la révolution est à la république. Aussitôt la révolution enflamme le peuple en le livrant à la révélation de la république, de son esprit. Aussitôt la révélation crée le peuple comme la révolution invente la république, laquelle en appelle à sa révélation pour engager le peuple à amplifier la révolution. Car la révélation est une essence, un dedans qui vise un dehors, et le peuple est une existence, un dehors qui cherche un dedans. De même que la révolution est une action, un dehors qui vise un dedans, tandis que la république est un principe, un dedans qui cherche un dehors... (...) Le peuple n'est-il pas le lieu d'échouage de toute révélation, le lieu où elle échoue avant de se transfigurer en le transfigurant ? La république, avant de résulter de la révolution, n'a-t-elle pas été l'invention de quelques penseurs audacieux mais peu désireux de bouleversements radicaux ? Aristote ni Platon n'étaient révolutionnaires. Certaines de leurs idées le sont devenues... au point qu'il n'est de république digne de ce nom que grâce aux orages de la révolution, sans cesse inentrevue, redoutée, occultée. Au point même que la permanence de la république ne saurait être assurée que par des coups de foudre de la pensée révolutionnaire. Si la république est malade, vacillante, accablée, c'est d'oublier ou de trahir la révolution, c'est de ne pas revivifier son principe de justice par l'action révolutionnaire. La révélation, c'est la force de l'esprit dans la langue du peuple. La révolution c'est l'action du peuple dans l'esprit de la république. Quand le peuple s'empare de la révélation pour faire la révolution et bâtir la république, c'est l'existence qui conquiert son essence à travers une action exaltant un principe. La république est une architecture vibrante, un arbre dont la sève est le peuple, dont les racines sont une mystique et dont l'élan est gnose. Le peuple est à la révélation ce que la matière vive est au verbe, et la révolution est à la république ce que l'art est à l'éveil. La matière vive passe par l'art pour que s'éveille le verbe..."

Plus loin, il écrit : "On pourra s'étonner, contester cette dialectique, objecter, par exemple, que, vue sous l'angle de la révolution française, la même dynamique fonctionnerait tout aussi bien en substituant au pôle peuple un pôle bourgeoisie - puisque la révolution fut "bourgeoise". Eh bien non! Mise en face du pôle révélation, la bourgeoisie ne tient pas la route. A y regarder de près, cette même bourgeoisie n'a pris le pouvoir qu'en sabrant une révolution dont l'impulsion venait d'ailleurs : des lettrés, de l'aristocratie émancipée et du bas clergé, relayés puis dépassés par le peuple dès que celui-ci eut perçu le sens de ce qui se jouait : dès qu'il s'en donna la révélation. A l'affût de tout profit nouveau, la bourgeoisie entra en scène pour contrôler le mouvement, pour en stopper la course au point qui lui convenait : de la révolution, elle ferait son "affaire". Mais de la révélation de la dignité du peuple comme de toute révélation, la bourgeoisie n'en a cure : la révélation est "sans intérêt"; elle n'ajoute aucune plus-value à la production ni à la circulation des marchandises, elle surgit comme une incongruité dans le champ, étroitement circonscrit à la quantification matérielle, d'une économie où aucune autre place que le calcul n'est réservée à l'activité de l'esprit. Rien n'est plus étranger à la bourgeoisie que la possibilité d'une transcendance, et elle ne s'accommode des dogmes religieux que dans la mesure où ils oublient de condamner ses trafics, ses commerces et autres escroqueries - que dans la mesure, aussi, où ils se donnent comme éteignoirs des désirs du peuple et non comme sources illuminatives, comme incitations à l'expérience spirituelle immédiate, qui est libération. Mais pour Monsieur Jobard, actionnaire et champion boursier, l'Eden, Halladj ou Lao-Tseu, c'est de l'hébreu  sans dividendes : aucun intérêt, oui, et dangereux pour exploiter et spéculer à l'aise !... A l'opposé de l'habituelle et trop commode vulgate, il se pourrait que la bourgeoisie, en tant que classe, n'ait jamais été révolutionnaire, mais seulement opportuniste. Experte en marchés noirs sous n'importe quelle Occupation, elle n'a jamais failli à ses détestables habiletés. A titre individuel, un bourgeois peut certes s'élever au-dessus de cette indignité basique et en contester l'indigence intellectuelle, cela s'est vu plus d'une fois. Reste l'abîme, où l'on sent qu'il arrive au peuple d'être plus chanceux que ses maîtres : en tant que groupe conscient de ses fins, jamais la bourgeoisie ne connaîtra d'autre "révélation" que celle du bénéfice, d'autre "illumination" que le lucre, d'autre "transcendance" que son affairisme érigé en vertu. Les oripeaux pseudo-philosophiques dont ses laquais tentent de s'habiller n'y changent rien. L'avidité se lit en clair sous l'alibi de la concurrence. Ces messieurs font tourner des tables. Ils pratiquent la magie de bas étage. Ils idolâtrent le vieux veau d'or et sa cartomancienne des coulisses, la triste, la gâteuse, l'invisible "main du marché". Comment comprendraient-ils que Moïse les vomit, qu'Aristote les rejette, que Jésus les balaye, et que Mahomet lui-même, cet ex-commerçant, leur interdit l'usure ? Ils l'ont si peu compris qu'ils tiennent à nous le faire savoir chaque jour un peu plus : tant pis pour l'esprit, tant pis pour le peuple, tant pis pour le bien commun. Quant à la révolution, de grâce, à la trappe !".

 
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