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19/01/2011

PROPOS SUR LA GNOSE

A t'on remarqué que sur Wikipédia, l'encyclopédie d'internet, se manifeste l'incapacité notoire de fournir une définition du mot : gnose ?... On n'y trouvera pour le moment qu'une discussion plutôt embrouillée *. Laissons tout de suite de côté certains bazars de la 'toile' qui s'étant emparés de ce mot cèdent à une espèce de journalisme à bon compte du surnaturel et du sensationnel qui ne fait qu'aggraver l'embrouillement.

(* Il a suffi de quelques jours, le temps de mettre en forme cet article pour qu'un contenu textuel apparaisse en regard du mot 'gnose" sur ce site, remplaçant la "discussion embrouillée" qui s'affichait auparavant - toujours consultable sur le lien "discussion")


Gnose (de gnosis) : connaissance de soi, "par le Vivant qui est en nous",  co-naissance, éveil à notre vraie nature.

Le présent article se propose, à l'aide de citations et d'extraits choisis encourageant au discernement, de suggérer une approche intuitive, que j'ai trouvé nourrie chez Emile Gillabert, Jacques Lacarrière, Raymond Abellio, Henry Corbin, Cynthia Fleury, et enfin Raymond Oillet à qui j'ai fait part du présent projet.

"Discusion embrouillée ... m'a t-il répondu,  pour une question embrouillée, une question peut-être qui n'existe même pas. Car s'il y a des école gnostiques dans l'Antiquité, qui toutes divergent à peu près en tout et sur tout, au point qu'il faut parler de 'gnosticismes' au pluriel, cette notion disparaît complètement un peu plus tard. Des auteurs certes la reprennent à leur compte, y logeant leur propres idées, leurs intutions qui méritent souvent attention. Le dernier en date, de grande valeur, serait Abellio.

Concernant la gnose de l'Evangile de Thomas, nous tenons un autre filon, mais si exceptionnel qu'on ne sait comment l'exploiter. En tout cas, il y a la lecture des 'institutionnels', dont Puech, qui prennent soin d'en minimiser l'importance... Et celle de Gillabert, passionnante, qui tire la leçon en direction de la non-dualité 'orientale'. Ce que j'estime erroné. Et il y a donc la mienne... vous savez... j'en parle dans mon blog précédent ("Connaissance du matin" - ex-blog Le Monde), et dans celui-ci ("Jeudemeure" - http://marianus.blog.lemonde.fr/) où je vais reprendre dès le 13 février les éléments de mon Dit de l'impensable.

N'oublions pas que gnose signifie 'connaissance', un mot qui serait plus utile s'il n'était pas aussi connoté et ... embrouillé. Mais après tout, toute la philosophie est embrouillée. C'est qu'à ce niveau de connaissance prime l'intuition personnelle, le 'cela' de l'Evangile de Thomas, qui peut s'éprouver en communauté fraternelle mais qui ne se prouve pas, ne se démontre pas.

(...) Pour les 'gnosticismes', vous avez effectivement Lacarrière, une belle enquête restée sans suite. Et puis, tenez, je vous conseille de pister ce mot de co-naissance qui peut aiguiller à l'essentiel (chez Maître Eckhart notamment...)

Mais la lecture de l'Evangile de Thomas, cet enseignement si clair tout compte fait, un ensemble très didactique qu'il faut aborder sans préjugé, sans prétendre savoir d'abord... c'est tout. J'y reviendrai, je reviendrai aussi sur Stephen Jourdain. En fait c'est bien ici que se lève le soleil qui pourrait dissiper les 'embrouilles' de la pensée ".

Seconde réponse de Raymond OILLET :

"Je vous fais ce matin cette deuxième réponse parce que je viens de relire le long article de Wikipédia : un fouillis en effet... Mais comment faire autrement ? Autant de concepts, d'idées, de tendances, de courants, de mouvements  disparates qui ont revendiqué l'appellation ! Impossible d'y voir clair.

Il faut donc faire un choix - mais c'est un choix métaphysique : l'Evangile de Thomas ! Là, nouvel embrouillamini, il y a plusieurs lectures - et notamment la chrétienne curieusement couplée à l'universitaire qui veut prouver que ce texte est postérieur à la rédaction des canoniques (Michel Henry par exemple le croit aussi) alors que c'est tout le contraire !. Emile Gillabert, en faisant une comparaison point par point, des articles principaux des évangiles, l'a prouvé. Et Thomas va bien plus loin que Jean. C'est plutôt une question de simple lecture, celle-ci précédant l'interprétation et non l'inverse.

Un tel article est donc pratiquement impossible à écrire : la raison pour laquelle je me dérobe ! Par contre, établir un catalogue des principaux points de la révélation contenue dans Thomas - indépendamment de tous les 'ismes' courants- voilà qui renverse tout !!!

Il y a quelques années, quand je collaborais encore aux Cahiers de Marsanne, j'avais répondu à une personne qui nous demandait l'adresse d'une église (paroisse !) gnostique à Paris !!! J'avais répondu : l'église, c'est moi, et "ma relation avec toi" à cet instant-là. Renversement, oui, de toutes les habitudes mentales !

Dans le "Dit de l'impensable", j'ai extrait quelques formules concordantes de Thomas et de Philippe : c'est déjà renversant. Mais alors que Philippe se dit 'chrétien', Thomas réfute toute entreprise de religion organisée !!! C'est capital.

Pour le reste, si je puis dire, il y a tout mon travail qui veut embrasser toute une culture, y compris la contemporaine, ignorante presque toujours, frôlant parfois l'essentiel sans parvenir jamais à le thématiser. Moi, je l'ai fait : excusez-moi de le dire ainsi mais que voulez-vous, autant être sincère. Je le fais depuis quarante-huit ans, je l'ai résumé dans "le Secret", développé dans mes blogs, dans mon livre sur la Création etc... Que chacun fasse son boulot après moi, avec moi si ça lui chante.

Et je vous répète, vous pouvez me citer, et me critiquer, si vous estimez par exemple que la non-dualité est la proposition de la vérité ultime. Moi, je ne le crois pas... ".

Raymond OILLET

que je tiens ici à remercier chaleureusement pour ces deux réponses que j'ai tenu à faire figurer en introduction, et dont je citerai encore ces mots (tirés de son blog "Connaissance du matin") :

"La gnose essentialiste que j’ai souvent évoquée éprouve dans la finitude un infini qui s’y cache, un sens qui déborde cette pauvre conscience de soi enterrée à l’horizon des phénomènes, dans une nuit qu’elle partage inéluctablement avec tous ses semblables. L’expérience libératrice, unique, et d’autant plus partageable qu’elle est bien réelle".

Je ne sais pas s’il est des mots pour dire l’essentiel, l’immarcescible que le monde abrite, et je suis même tout près de croire qu’il n’y en a pas, pas de mots pour traduire parfaitement la richesse et la gratuité de la donation, l’évidence immédiate et le cèlement, le repli presque de la première création, celle qui jaillit totalement de rien pour l’accueil simple d’un regard".

(...)

"La gnose n'est pas une religion, surtout pas une secte comme on l'entend aujourd'hui, espace refermé de pensée ou de croyance ; elle est cette spiritualité vivante au coeur d'une personne, la découverte intime, par soi-même, de l'essence une et unie, et de l'existence multiple et contradictoire - que je suis.
Il n'y a pas d'édifice théorique stable dans la gnose, sinon le rejet primordial, intuitif, de la gratuité, voire, comme on l'a dit, de l'absurdité de l'existence. (...) La gnose n'est aucunement une religion et ne propose pas de vérité systématique : seulement le discernement, une absolue sincérité, un engagement total vis-à-vis de l'unique vérité dévoreuse de concepts, d'égoisme et de peur. Ni hiérarchie ecclésiastique, ni morale commandée, bien au contraire : une veille alerte, critique, à tous périls exposée... Il y a bien des malentendus encore concernant ce mouvement de pensée et d'expérience dépourvue d'étiquette véritable comme de noyau conceptuel dur. Le plus grave, parce que le plus fréquemment répété, est dans l'accusation de dualisme, dualisme absolu qui situerait le monde entier au royaume du mal, de la matière et de ses aveuglements, tandis que le salut serait dans l'échappée, la fuite voire la disparition et la mort dans un au-delà d'esprit pur non contaminé d'existence, de désir, exempt de toute aliénation ou perversion. Rien n'est plus faux.  La gnose, que je choisis d'écrire sans majuscule, n'a pas de pensée unique et se trouve partagée en courants, écoles, traditions parfois même bien différents, dont le dualisme des séthiens. Pour ma part je me réfère principalement à l'Evangile selon Thomas. (...) La gnose, et toute gnose, est une voie de connaissance. La connaissance dont il est ici question se rapporte premièrement au sujet, au nominatif personnel de cet engagement de conscience, la conscience étant l'organe unique de la création, auteur, acteur, scène et théâtre. (...) Ce qui distingue d'abord cette démarche, c'est une question, obstinée, récurrente, qui n'est pas seulement philosophique puisqu'elle est 'qui suis-je ?' avant 'que puis-je savoir ou apprendre ?', une question qui nécessite autant de patience et de persévérance que de discernement et, il faut bien le dire, d'éducation, en un mot, de culture. J'y insiste parce que, si la 'question' n'est pas posée, la culture n'est pas convoquée, instruite, et même elle ne prend pas racine parce qu'elle ne sert à rien, parce qu'elle ne sert, avant tout, qu'à répondre à cette question". (...) Avec cette nuance, un avertissement même, puisque nous sollicitons une 'évidence' excédant largement les limites reconnues de l'objectivité-subjectivité : Celui qui connaît le Tout, s'il est privé de lui-même est privé deu Tout... (log.67). Un avertissement qui s'augmente de ces mots : Quand vous engendrerez cela en vous, ceci qui est vôtre vous sauvera ; si vous n'avez pas cela en vous, ceci qui n'est pas vôtre vous tuera. (log.70) C'est dire la sincérité, l'authenticité requise à poser la question, à prétendre, ou espérer, en obtenir réponse, sachant déjà qu'il n'y aura aucun profit de l'avoir et du paraître. (...) Nous sommes bien d'accord : le Tout, c'est-à-dire moi, désentravé de toutes ses fausses identifications, moi désaliéné, moi égal à moi, et à l'intime du mystère indicible, moi plus que moi-même, infiniment ! Le secret d'abord, que j'ai si souvent coté : c'est les paroles cachées, précaution souvent alléguée, en même temps que l'insistante recommandation de chercher jusqu'à trouver, pour règner sur un monde qui ne s'étend pas à l'espace mesurable, ou plutôt qui le déborde. Le Royaume, il est le dedans et il est dehors de vous... (log.3) Le Royaume du Père s'étend sur la terre et les hommes ne le voient pas. (log.113) La connaissance et l'ignorance sont catégoriquement définies, et toutes leurs contradictions, et toutes leurs apories qui trouvent résolution au prix de choix clairement tranchés, d'un discernement sans compromis. J'ai souvent cité le paradoxe illustré par l'emploi de la conjonction qui le souligne et l'annule en même temps - un mouvement et un repos (log.50). C'est tout ce qui peut en être dit, et l'évocation de ce qui ne peut être dit. La réponse se trouve à éprouver réellement ce que vous êtes".

"Gnose, oui, en personne, sujet vivant, et nullement ésotérisme, magie, ou cartomancie ! Qui l'entend touche à la compréhension essentielle  du réalisme des essences (l'essentialité fondamentale du réel), de la vérité de l'Un-en-deux comme elle s'expose dans les écoles contradictoires de la théosophie sino-indienne. Chez nous, maintenant, la remise à jour d'une parole rigoureusement aporétique (ou au moins paradoxale, et donc capable de pointer vers un au-delà de la parole) peut seule  nous permettre enfin d'assurer notre destinée, de nous délivrer, peut-être, de la fatalité d'un anéantissement. Il suffit de 'consentir' à être, en commençant par obéir à l'initiale, primordiale curiosité inspirée de 'cela' et, sincèrement, sans à priori, ni préjugé, ni peur surtout, de s'interroger à la première personne. Passionément".

Reprenant la réaction de Stephen Jourdain à l'annonce de l'exclamation souvent proférée  par certains instructeurs spirituels contemporains : "Il n'y a personne!" (in "La Bienheureuse solitude de l'âme" Editions Acarias - L'Originel, 2003  - chapitre intitulé : Si je n'étais plus là du tout, comment m'en souvenir?, p.75), son ami et préfacier Raymond Oillet critique avec la même véhémence un non-dualisme par trop affirmatif qui se professe de nos jours, "trop enclin à jeter le bébé avec l'eau du bain" selon la formule de Jourdain.

"La personne, que Steve appelle même 'la créature' existe bel et bien et surtout, surtout, parce qu'elle est La demeure du Seul oeuvrant à sa co-naissance - la 'création' ipso facto. Le non-dualisme fait l'impasse de cette extraordinaire et merveilleuse dramaturgie que nous sommes, et je dis bien : nous sommes cela, ce procès (ou processus), création. Si nous l'ignorons, nous manquons tout et parce que celui qui veut faire l'ange fait la bête, nous idéologisons en trahissant cette splendeur que Je Suis (comme le disait Nisargadatta: "moi une personne et Moi l'Absolu" ou Ibn Arabi "tu es Lui et tu n'es pas Lui"...) Et voilà pourquoi la psychologie ; c'est que la force du moi est la force du Soi-Même et qu'il en faut de la 'jugeotte' pour assumer cette amphibolie dramatique - je mélange mes vocabulaires - cette aporie de la compréhension discursive, cet ouragan de désir qui ne nous quitte pas (Nisargadatta encore: "sinon vous êtes un fantôme!...") Et ces précisions qui tuent si l'on n'y prend pas garde : moi ! maintenant ! sans l'espoir d'un gain ni peut-être d'une amélioration... (Nisargadatta: "les parties restent en conflit") Mais cet apaisement se produit, et l'amour luit comme soleil en même temps que vous êtes là ni identifié ni aliéné ni surtout brisé par cette adversité qui ne cessera de vous pourrir la vie !".

Et ici, je ne peux m'empêcher de citer encore ce passage hardi, plein de sagacité et même jovialement sarcastique,  tiré de "Sur l'éveil : réponse à un ami" , note publiée dans "Connaissance du matin" :

"Il n'y a qu'une question à laquelle je, le sujet, une personne, et très exactement moi : une seule question à laquelle j'accède (ou pas) sincèrement - à la première personne  du singulier humain conscient-vivant => 'Comment suis-je moi, une personne, et Moi, l'Absolu", ou comment puis-je m'éprouver si pauvre et limité, et si infiniment riche, si infiniment... infini. Sans l'épreuve personnelle de ce sentiment traduit par cette question, sans 'cela', pfuit, le théâtre disparaît, je suis au charbon et je ne suis rien d'autre, pas de citrouille, pas de Cendrillon, je suis homme, femme, noir ou juif et si fier de l'être. I am proud et j'organise l'extermination de l'étranger, avec conviction, avec bonheur, roulez tambours... Mais voilà aussi que, si une réponse surgit, ce n'est pas une réponse : tout a changé et tout est comme avant, cette nouvelle dimension d'être-moi m'autorisant à faire ou ne point faire ;  créer, ou m'adonner simplement à la contemplation murale qui ressemble tant à l'idiotie. L'éveil frappe de nullité toute culture : toute culture purement conceptuelle qui l'ignore. Gide l'a dit lui-même après sa lecture de Guénon. Telle culture, d'autres l'ont dénoncée avant moi, est sempiternellement le même conservatisme jaloux et violent, hypocrite et menteur, de la conservation de l'ordre établi par (et pour) l'empêchement organisé, la paralysie, de l'intelligence. N'avez-vous pas noté l'impuissance politique totale des philosophes, symptôme si révélateur de cette tragédie, et n'êtes-vous pas au courant du cas Heidegger qui préférait donner ses cours au son d'une marche nazie plutôt que de passer inaperçu ? Quant à la vocation et la fonction de tout clergé digne de ce nom, de toute religion instituée - les 'scribes et les pharisiens' vous savez - l'ignorez-vous vraiment ? Tout  éveillé doit être assassiné, ou récupéré dans le système. Ceci n'empêchant pas cela".




Pour Jacques LACARRIERE :

"Toute voie gnostique passe par un double itinéraire : la certitude existentielle (disons même instinctive) de notre inachèvement, et la nécessité - pour s'y soustraire ou l'atténuer - d'emprunter la voie de la connaissance. Cette connaissance implique avant tout celle des déterminismes biologiques, des impulsions psychiques, des contraintes économiques qui nous gouvernent et nous manoeuvrent mais aussi la participation totale aux problèmes et aux misères de ce temps. Le gnostique d'aujourd'hui ne saurait plus être un prêcheur de salut, un mage retiré sur sa montagne ni quelque illuminé des grandes villes féru de textes anciens, mais un homme sentient *, tourné vers le présent et le futur, avec la certitude intuitive qu'il possède avant tout en lui-même les clés de cet avenir, certitude qu'il devra opposer à toutes les mythologies rassurantes, religions soi-disant salvatrices, idéologies désaliénatrices, qui ne font qu'entraver sa présence véritable au réel. Car l'important, aujourd'hui, est moins de découvrir de nouvelles étoiles que de briser les nouvelles frontières qui sans cesse se dressent autour de nous ou qui se tracent en nous-mêmes, pour les franchir, comme la mort, les yeux ouverts".

Jacques LACARRIERE -  "Les gnostiques", Editions Gallimard, 1973.

NB* L'auteur fait ici usage  de l'adjectif "sentient" associé au néologisme "sentience" qui désigne la faculté de sentir, d'éprouver, d'avoir une vie subjective (mot et adjectif qui existent chez les Anglo-saxons: sentience, sentient,  et les Italiens: senzienza, senziente). Les mots : sensibilité, conscience, esprit, présentent l'inconvénient d'être soit polysémiques, soit réducteurs, en privilégiant la dimension mentale ou morale.




Quelques passages du discours de Raymond ABELLIO :

" Qu'appelez-vous connaissance?
- La pensée selon laquelle tout ce qui existe a un sens, et la conquête de ce sens. Une sagesse, si vous voulez, selon laquelle il n'y a au monde aucune absurdité, et, sous les pires discordes apparentes, simplement des complémentarités, ces dernières étant d'ailleurs prises dans une dialectique ascendante vers ce qu'on appelle l'Etre absolu, ou encore le Sens, avec des majuscules. Au sens le plus élevé, la connaissance est alors l'intuition, la contemplation du Sens. Les hommes de puissance cherchent et trouvent partout des oppositions, les hommes de connaissance des complémentarités. Aussi, en fin de compte, ces derniers récusent-ils la notion de choix comme naïve. La politique, à tout instant, implique un choix.
(...)
"Je crois que le problème philosophique de cette fin de cycle, dans ses rapports avec l'histoire, c'est l'affrontement du marxisme et de la phénoménologie transcendantale, considérée selon les termes mêmes de Husserl comme communauté gnostique".
(...)
"Pour le gnostique, la mystique n'est pas un éveil mais un assoupissement. Tout est relatif. Fondamentalement, toutes ces doctrines, d'Orient ou d'Occident, sont gnostiques. Mais il y a partout plus d'esprits mystiques que de gnostiques".

Raymond ABELLIO - "De la politique à la gnose - Entretiens avec Marie-Thérèse ds Brosses" - Editions Pierre Belfond, 1987

Pour Raymond Abellio, "la gnose est solaire, virile, diurne, apolinienne, aristocratique" tandis que la mystique est "chtonienne, féminine, nocturne, dionysiaque, démocratique". Par ailleurs, la gnose est "centripète et aboutit à l'enstase (mot inventé par Mircea Eliade). La mystique est centrifuge et aboutit à l'extase. Sans les hiérarchiser, on peut dire que la gnose "comprend" la mystique mais que la mystique ne la "comprend" pas. C'est le sens profond de la parole de Saint Jean: 'La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas reçue' ". (...) "La gnose permet le jeu de la rationalité, exigence fondamentale que nous, Occidentaux, avons apportée au monde depuis les Grecs. Et certes, il y a raison et raison. Il y a eu la raison logico-déductive des classiques qui aboutit aux impasses épistémologiques que nous connaissons aujourd'hui et à la crise des fondements de la science, mais il y a une autre "raison" que nous appellerons, sans modestie, supérieure à la précédente et que Husserl a désignée comme la raison transcendantale. C'est justement la raison des gnostiques, et il faut essayer d'en prouver l'existence et d'en justifier la légitimité. Evidemment ce n'est pas commode et il est bien certain qu'en quelques minutes je peux seulement tenter d'en saisir le mode opératoire dans son essence. (...) Je rappelle qu'un des plus grands gnostiques occidentaux, le dominicain allemand Maître Eckhart, dont les formules prétendument hérétiques sont d'une actualité frappante, avait coutume de dire en se référant, bien entendu, au privilège transcendantal de l'homme intérieur : 'Ce ne sont pas nos actes qui nous sanctifient, c'est nous qui sanctifions nos actes'. Voilà une ligne éthique qui est sortie directement d'une pensée englobante".

tiré de "Approches de la nouvelle gnose" par Raymond ABELLIO, Editions Gallimard, 1981)


" L'Evangile de Thomas - qui est le document gnostique par excellence - a émergé au XXème siècle, après 1945. On a retrouvé en copte l'Evangile de Thomas - une trentaine de pages extraordinaires qui montrent une puissance philosophique et métaphysique dépassant de très loin tout ce que peuvent raconter les Evangiles synoptiques.
Il a fallu attendre 1948 pour que notre époque connaisse cet Evangile-là. Et c'est foudroyant. L'Exégèse de l'Evangile de Thomas est une des plus enrichissantes du point de vue philosophique que nous puissions avoir. Mais les Sadducéens et les Philistins se battaient. Et lorsque Jésus est arrivé, quelles sont les paroles les plus profondes qu'il ait dites ? Il a eu deux paroles profondes (elles sont les plus importantes de loin de tout le Nouveau Testament) : "Mon Royaume n'est pas de ce monde", a-t-il dit   aux Pharisiens et aux Sadducéens, qui avaient une fâcheuse tendance à confondre la connaissance et la puissance. Et il a ajouté, et c'est le reproche fondamental, qu'il leur a fait : "Vous avez égaré la clé de la gnose !". Cela, c'était le péché contre l'esprit. et finalement c'est pour ça qu'ils l'ont tué".
(...)
"Dans la mesure où ces textes gnostiques ont voulu s'extérioriser, ils sont devenus hérétiques par rapport à la religion dominante, et du point de vue social ça a été une catastrophe qui a culminé au Moyen Age en France, pendant la guerre des Albigeois où des millions d'hommes ont été exterminés par l'Eglise catholique".

Raymond ABELLIO - "De la politique à la gnose - Entretiens avec Marie-Thérèse ds Brosses" - Editions Pierre Belfond, 1987




Emile GILLABERT

"Dans ses discussions, Émile utilise les termes Gnose et gnostique avec le sens suivant : Gnose réfère à la Vérité ou Connaissance universelle et intemporelle. Un gnostique est quelqu'un qui comprend la pensée non-duelle et qui dédie sa vie à vivre la Gnose. Émile dit: "Les gnostiques sont rares".
Émile Gillabert fait beaucoup de similitudes entre l'Évangile selon Thomas et la spiritualité orientale. Il dit: "Alors que la Christianité émergeait du Judaïsme et se bâtissait à l'intérieur du contexte apocalytique, la Gnose, fondamentalement autonome, rejetait toute fuite vers un espace-temps "ailleurs". L'Ouest a ignoré la notion de "présent libérateur" qui est un thème essentiel des principaux enseignements orientaux, tel les Védas, le Bouddhisme, le Taoisme, le Tch'an, et le Soufisme. De plus, un autre fait très révélateur est que l'Évangile selon Thomas ressemble aux enseignements orientaux en ce sens qu'il met l'accent sur le "ici-maintenant". Chercher à l'extérieur, c'est se condamner à ne pas trouver. "Mais le Royaume du Père s'étend sur la terre et les hommes ne le voient pas." Logion 113.
"La Gnose transcende l'espace et le temps, ce qui est contraire à la conviction typiquement chrétienne du devenir dans le temps ainsi qu'à l'idéalisme grec qui prône la fuite. Cette notion, que l'Occident a ignoré, constitue un des thèmes fondamentaux des principaux textes orientaux. (...) La découverte de Nag Hammadi change radicalement l'image que les gens se font des Gnostiques et de la Gnose. La Gnose est davantage qu'une simple branche hérétique du Christianisme. C'est un arbre indépendant duquel le Christianisme est une branche.
Les premiers critiques qui ont parlé de l'Évangile selon Thomas l'ont accusé d'être gnostique, donnant à ce terme le sens dualiste utilisé par les hérésiologues pour décrire les écrits hérétiques.
(...) Aussi longtemps que l'on se croît différent de l'Esprit, on empêche cette révélation; aussi longtemps que l'on vit comme une entité séparée, on se prive soi-même de la vision. Dans son invitation à prendre le "faible" en exemple, Jésus nous montre la simplicité requise pour la découverte de notre vraie nature. C'est une sorte d'innocence qui est à l'abri des concepts. La présence de cette simplicité et de cette innocence annulle, invalide, la fuite dans le temps, et elle est plus facilement saisie par les gens simples, qui vivent une vie quotidienne ordinaire, que par les intellectuels, plus doués à jouer avec les concepts. (...)  L'invitation de Jésus à faire le deux Un est tout à fait dans la tradition de la non-dualité orientale: "Quand vous ferez le deux Un, vous serez Fils de l'homme, et si vous dites: montagne éloigne-toi, elle s'éloignera." Log.106. Il va sans dire que l'image de la montagne représente le mental que l'Esprit, notre vraie nature, peut déplacer. Ce qui est particulièrement mis en lumière c'est le processus d'éveil dans un contexte de non-dualité. En d'autres mots, l'Esprit se reconnaît lui-même, n'appellant nul autre que lui-même. Si quelqu'un comme Nisargadatta Maharaj dit et re-dit: "Je ne suis pas ce corps, je ne suis pas ce mental," il ne dit pas clairement comment cette prise de conscience s'est faite. Et comme lui, les Maîtres bouddhistes et hindous ne clarifient pas ce "mystère". Les Upanishads disent seulement: "Le non-né donne naissance au non-né." Et les maîtres Tch'an disent simplement: "Depuis le commencement aucune chose n'est".
Sur ce même sujet, l'Évangile selon Thomas est de manière surprenante très concis et ce qui est d'autant plus remarquable c'est que ce soit contraire à l'idéalisme grec et au judéo-christianisme.
(...) "Le Gnostique est le seul à être vraiment "au monde" parce que pour lui la réalisation ne peut pas survenir dans un "ailleurs", ni dans le futur. (...) Le Gnostique n'est pas "du monde" parce que sa vraie nature n'est pas cette personne à laquelle il s'était illusoirement identifié. En fait, il est l'Être originel, le créateur de la manifestation. " Je suis l'Être de toutes choses, rien n'est mon être," dit Abd El Kader. Le principe ne peut pas être un élément du tout.

Tiré d' un "Entretien avec Emile GILLABERT" publié sur le blog "Les passants" (qui n'existe plus).


"Lorsque Jésus nous invite à interroger l'enfant de sept jours sur le lieu de la vie, il met l'accent sur l'Inconnaissable qui est l'état ultime de l'Absolu. Comme le tout petit, l'Absolu est inconscient de ses dons, mais comme lui il est "en quête" d'objets où il trouve à s'investir.
N'ayons pas peur du langage anthropomorphique pour tenter de clarifier la vision. C'est parce qu'il a le sens du réel que le gnostique prend conscience, grâce au corps, de son ultime réalité. Ce corps, délié du mental, n'est pas une entité séparée, mais il est l'occasion de la prise de conscience du JE absolu, lequel peut être désigné de noms divers, mais le langage ne peut le cerner : il peut tout au plus suggérer, laisser pressentir : "C'est un mouvement et un repos" (log. 50-18 de l'Evangile selon Thomas). Le repos est justement l'état ultime que j'appelle Inconnaissance. Pour devenir Connaissance, ou Reconnaissance, il faut que, au cours du déploiement qui lui est naturel, le JE absolu rencontre le miroir qui lui renvoie son image, non pas un miroir au hasard parmi les myriades de miroirs que comporte la manifestation, mais celui précisément qui est le plus gratifiant, celui qui permet l'éclosion de la Conscience et donc la Reconnaissance. Et ce miroir privilégié est celui du corps humain libéré du mental. (Je sais que la caractéristique du mental est justement de s'approprier indûment la Conscience et de la faire servir à son affirmation personnelle.) C'est ce corps qui est le miroir du JE absolu, autrement dit, il est l'occasion pour l'esprit de prendre conscience de lui-même, d'où son éminente dignité qui, reconnue, me permet d'éviter le piège de l'angélisme et celui de l'incarnationisme.
Un autre danger à éviter est celui du narcissisme. Le corps n'a de réalité que celle de l'Absolu. Si donc je lui attribue une existence à part, et que, de plus, je m'attarde à le contempler, je fige en matérialisant ce qui est lumière par essence.
Le gnani, qui n'a pas encore quitté son corps, vit l'Inconnaissance continue et la Reconnaissance discontinue. En d'autres termes, il est établi dans l'Inconnaissance, alors que, dans ce corps et grâce à lui, il se reconnaît par intermittence seulement, n'éprouvant pas constamment la Présence : ainsi pendant le sommeil et souvent au cours de la journée. Cependant d'autres miroirs assurent en permanence le relais afin que la contemplation soit perpétuelle.
Dans la vision dualiste, lorsque j'observe deux amis qui conversent, je me dis qu'ils se voient l'un l'autre, en revanche, dans la non-dualité, la vision appartient à la première personne : je vois. C'est cette dernière façon de voir qui constitue la vraie vision. L'objet de la vision est changeant - la science aujourd'hui le réduit à de l'énergie en mouvement - tandis que la vision demeure. Il me reste à m'interroger sur l'identité de celui qui voit. Et me voilà remené à la fameuse question gnostique : "Qui suis-je ?".  "Je vois", mais je ne me vois pas. Si je ne fais appel ni à la mémoire ni à l'imagination, je ne peux donner une forme, un âge. Mon visage passé est un visage mort : or je suis vivant et ne puis accepter l'image non-conforme, l'image qui fut la forme de l'essence que je suis. Bref, je suis réel, elle est irréelle, je suis certain, elle est illusoire, je suis la vue, elle est le visible qui se dissipe, le paraître de mon être. Tandis que le reflet changeant disparaît, il reste la vision sans objet, c'est-à-dire ce à quoi l'oeil n'a pas accès. (...) L'identité de nature amène l'identité de vision. Maître Eckhart le souligne avec force: "L'oeil dans lequel je vois Dieu est l'oeil même dans lequel Dieu me voit ; mon oeil et l'oeil de Dieu ne sont qu'un oeil, et une vision, et une connaissance, et un amour".
Mon oeil physique est l'occasion de la vision unitaire, il est en même temps le rappel de ses limitations. La Kena Upanishad précise: "Ce qu'on ne voit pas par l'oeil, ce par quoi on voit les yeux, c'est Brahman, sache-le bien". Ainsi c'est Brahman, en moi, qui voit, c'est le Soi en moi qui voit.
(...)
"Si quelque esprit chagrin s'avisait de mettre en doute l'authenticité des logia de cet évangile (Evangile selon Thomas), alors que dans l'optique de la Gnose il se révèle être la source des autres évangiles, il me reste à lui demander de patienter pour que je lui apporte des confirmations en provenance d'autres enseignements qui disent rigoureusement les mêmes choses :


"Jésus a dit :
Quand vous verrez
Celui qui n'a pas été engendré de la femme,
prosternez-vous sur votre visage,
et adorez-le :
c'est celui-là, votre Père". (log.15)


Ainsi le Père n'est plus à chercher dans un ailleurs et un futur : il est au-dedans de moi. Si j'ai ce don de la vision, c'est-à-dire si, dirigeant mon regard vers l'intérieur, sur ce qui en moi n'est pas né et ne meurt pas, je découvre ma véritable nature, inengendrée, le Soi, l'Absolu, le Père, je suis au terme de ma quête, et je connais l'Eveil.
Un enseignement aussi abrupt peut paraître déconcertant, mais le fait d'apprendre qu'il a également constitué la base de l'enseignement d'autres grands maîtres en Orient peut faire réfléchir le sceptique et émerveiller un esprit éclairé et déterminé. Le Tch'an (Dyana en sanskrit, zen en japonais) relève de la gnose en ce qu'elle a de plus pur. Le maître tch'an fait partie de la lignée de transmission, on l'appelle Patriarche. Les traits que révèlent la pérennité du Tch'an sont déjà dans l'enseignement du Bouddha.
(...) "Ceux qui atteignent l'illumination par eux-mêmes n'ont nul besoin d'aide extérieure. Il est mauvais d'insister sur l'idée que sans les conseils d'hommes pieux ou érudits nous ne pouvons obtenir la délivrance" (Hui-Neng). Quel réalisme pour la seule chose qui en vaille la peine! et quelle simplicité pour exprimer ce que toute une littérature a compliqué à souhait ! La marque du taoïsme est ici sensible, en particulier celle de Lao Tseu qui, cinq siècle avant Jésus, révélait non sans humour: "Mes Paroles sont très simples mais personne ne les comprend".

Emile GILLABERT  "L'Evangile, voie de la Connaissance"- Editions Dervy-Livres, 1987.



L'auteur rappelle qu'en grec, le terme est le même pour "éveil" et "résurrection". La Résurrection (Anastasis) n'est pas  une "réanimation". Dans l'Evangile de Philippe, il est dit: "Il faut t'éveiller dès ce corps, car tout est en lui : ressusciter dès cette vie" (log.23); il nous apprend également que Jésus "est d'abord ressuscité, et qu'il est mort ensuite. Si quelqu'un n'est pas d'abord ressuscité il ne peut que mourir. S'il est déjà resssuscité il est vivant comme Dieu est Vivant" (log.21). Se référant principalement à l'Evangile de Thomas,  Emile Gilabert cite aussi des témoignages de la gnose universelle, autant à travers le Tao Te King et les maîtres Tch'an et taoïstes ainsi que chez les Soufis, et signale Nisargadatta Maharaj (1897-1981) dont le  fameux "Je Suis" issu d'entretiens, ouvrage paru aux éditions Les Deux Océans. N'oublions pas aussi l'existence d'une gnose hébraïque: la Kabbale, dont nous trouvons une exégèse  contemporaine assidue chez Annick de Souzenelle.




Henry CORBIN :

"Les prémisses de la théologie négative sont si loin d'exclure de par elles-mêmes toute situation dialogique, qu'elles importent au contraire pour en fonder l'authenticité. Ainsi en va-t-il pour la gnose en Islam, dont les prémisses ont maint trait commun avec celles de la Gnose en général, celles qui sont aussi les plus irritantes pour toute dogmatique en souci de définir rationnellement. La structure est constante : il y a "Ce qui origine" ; au-delà de l'être "qui est", le "Dieu qui n'est pas" , c'est-à-dire le Theos agnostos, le Dieu inconnaissable et imprédicable ("celui auquel ne peut atteindre la hardiesse des pensées", ainsi que le désigne toujours allusivement la théosophie ismaélienne); et il y a le Dieu révélé, son Noùs qui pense et qui oeuvre, qui supporte les attributs divins, et est capable de relation. Or ce n'est pas en cherchant un compromis au profit de l'une ou l'autre notion, mais en maintenant fermement la simultanéité de la vision, que l'on arrive à parler d'un Dieu pathétique, non point comme une revendication théorique contre les théologies positives soucieuses du dogme de l'immutabilité divine, mais comme une progression interne effectuant expérimentalement le passage de l'Abîme et du Silence suressentiels ) des Figures et à des énoncés positivement fondés".
(...)
"Ainsi la Création est Epiphanie, c'est-à-dire passage d'occultation, de puissance, à l'état lumineux, manifesté et révélé : comme telle, elle est l'acte d'Imagination divine primordiale. Corrélativement, s'il n'y avait en nous cette même puissance qui est non pas l'imagination au sens profane (la "fantaisie"), mais cette puissance d'Imagination active qui est Imaginatrice, rien ne se montrerait de ce que nous nous montrons à nous-mêmes. Ici se noue le lien entre l'idée d'une création récurrente, renouvelée d'instant en instant, et une Imagination théophanique incessante, c'est-à-dire l'idée d'une succession de théophanies par lesquelles s'opère l'ascension continue des êtres. Or, une double possibilité caractérise cette Imagination, pour autant qu'elle ne peut révéler le Caché qu'en le voilant encore. Elle peut être un voile, un voile se chargeant d'une opacité telle qu'elle nous asservisse et nous prenne au piège des idolâtries. Mais le voile peut s'alléger en une transparence croissante, car il n'a été instauré que pour que le contemplatif réalise par lui la connaissance de l'être tel qu'il est, c'est-à-dire la connaissance qui délivre, parce qu'elle est gnose du salut. Cela, lorsque le gnostique comprend que les formes multiples qui se succèdent, leurs mobilités et leurs initiatives, n'apparaissent détachées de l'Unique que si elles sont voilées par un voile sans transparence. Advienne cette transparence, il saura ce qu'elles sont et pourquoi elles sont, pourquoi il y a union et discrimination entre le Caché et le Manifesté, pourquoi il y a le Seigneur et son vassal, l'Adoré et l'Adorant, l'Aimé et l'Amant ; pourquoi toute affirmation unilatérale d'une unité qui les confonde, ou d'une discrimination qui oppose leurs deux existences comme si elles n'étaient pas de la même essence, revient à trahir l'intention divine, et par là cette Tristesse qui dans chaque être aspire à sa détente par la manifestation de Son secret".

Henry CORBIN   "L'Imagination Créatrice dans le Soufisme d'Ibn' Arabî" -  Editions Flammarion, 1958.




Cynthia FLEURY

"Du lit de l'âme jaillit une imagination d'intimité : le monde n'est plus source de troubles, mais il devient le lieu d'une connaissance intime ou d'une co-naissance. En effet, vouloir représenter les choses selon la perspective du trop revient à dynamiser l'image, à lui conférer la puissance du devenir en imaginant une promotion possible de l'être qu'elle reflète. Nous avons vu que le "trop" s'identifiait à la vertu aristotélicienne : il est une "médiété", mais qu'il faut comprendre comme un maximum et non comme un milieu mathématique. Cette vertu traduit la perfectibilité même d'une essence jusqu'à sa perfection ultime, ce qui tend à montrer qu'elle inclut la dynamique de l'être. S'imaginer le monde sensible équivaut alors à prendre conscience du mouvement intérieur qui l'anime. représentant l'agitation organique de la vie, l'image vient proposer à l'âme une autre conception de la connaissance, inséparable de l'acte même de connaître. ce n'est plus l'imagination hallucinatoire qui isole l'âme dans sa mentalité assiégée, mais une imagination qui n'a de cesse de vouloir être au monde, en faisant de sa connaissance un acte de commune naissance. L'âme refuse maintenant de se passer du monde pour faire exister son monde. Au contraire, son monde correspond intrinsèquement au réel et n'est plus strictement le reflet ténébreux de la puissance enchanteresse. La réalité sait aussi être magique quand l'imagination est hyperbolique sans être délurée.
Face à une imagination qui garde le silence, comment espérer capter l'aura des choses? Comment en rendre compte, si l'on reste étranger à elle ? La co-naissance suppose une participation de l'âme au monde qui l'entoure ; l'imagination intime implique une plus grande réceptivité du sujet devant les images. De même que "jamais l'interprète ne s'approchera de ce que dit son texte s'il ne vit l'aura du sens interrogé" (P.Ricoeur- "Finitude et culpabilité, Tome II"), l'âme ne connaîtra jamais le réel, si l'aura des choses et des êtres sensible lui échappe. Participer n'est pas s'approprier le monde sensible, mais naître à ce qu'il est".
(...) "Tendre vers la gnose, c'est aspirer à une connaissance où se joue la valeur humaine, d'après la révélation objective de vérités communes. La démarche gnostique est naturellement critique vis-à-vis d'elle-même. Elle ne s'identifie pas à la foi et ne se contente pas de croire au salut de l'humanité rachetée par le Christ. La révélation n'est pas religieuse, mais gnostique, dans la mesure où elle se définit comme l'éveil des consciences à elles-mêmes. On ne découvre la révélation qu'en se révélant à soi-même ; on n'aperçoit l'Orient qu'en s'orientant vers lui. Dès lors, la connaissance est orientale parce qu'elle est elle-même l'Orient de la connaissance. C'est parce que cette connaissance est le lever, le matin de la Connaissance, qu'elle est connaissance faisant lever à leur Orient tous les cognoscibles. L'âme se fonde sur un Connaître qui est présence à soi-même et présence à l'Orient de la connaissance. A la différence d'une connaissance simple représentation des choses par l'intermédiaire d'une forme, la connaissance orientale est présence et co-présence".

Cynthia FLEURY  - "Métaphysique de l'imagination"- editions d'écarts, 2001.




CO-NAISSANCE

"Aujourd'hui, ici et maintenant, à l'in-stant comme ce mot le dit exactement, l'économie du Seul s'opère en moi. En cette naissance. Comme il s'agit d'un événement qui exige la distinction d'au moins deux Personnes, le Père et le Fils, il s'agit d'une co-naissance. Apparemment, personne ne sait cela. Aujourd'hui, en m'identifiant aux limites qui me définissent socialement, psychosomatiquement, je suis ce qui s'appelle un pauvre type ou un grand homme, ce qui revient strictement au même si je suis en servitude de la peur et du souci résultant de l'identification à ce qui n'est pas réellement 'moi'. C'est par inadvertance peut-être, persistance dans l'erreur sûrement, que je me maintiens dans l'égarement... que je me prends pour un autre, un moi contenu là, et surtout, que je me limite à cette définition".

Raymond OILLET  Le Secret - note en 5 parties publiées dans "Connaissance du matin".



Raymond Oillet  distingue "l'éveil oriental" de "l'éveil occidental". Il s'en explique dans "Connaissance du matin" : 

"Dans l'éveil oriental, il y a fusion  dans l'Esprit pur du 'deux' de la polarité expérientielle. Dans l'éveil occidental, il y a accès 'miraculeux' au Secret : accès aux essences, qu'on appellera Idées, Mères, Racines  qui sont ces matrices de toute figure sensible de l'existence mais qui s'éprouvent sans séparation (contre l'évidence sensible) et dans la liberté (et le péril) d'un jeu. Je l'ai exposé à travers Maître Eckhart, Ibn'Arabi, Silesius et d'autres, pourtant tous prisonniers de leur tradition respective, et tout à coup affranchis, parvenus à la vérité unique, vivante, transpersonnelle, transhistorique".
(...) "L'éveil occidental, je l'appelle ainsi moins pour marquer une distance géographique qu'un contraste radical, manifeste autant la libération de toute condition tout en s'accomodant de la permanence de l'assujettissement  du je-témoin à sa condition psycho-somatique. Il n'efface pas cette personne qui demeure le négatif et la preuve tangible de cette expérience de libération. Cependant le centre du monde a changé, la réalité s'est métamorphosée. L'exemple de Maître Eckhart, cette fois encore, illustre parfaitement cette situation. en proférant ouvertement la distance qu'il a pu prendre à l'égard du Dieu-créateur dont il espère être délivré pour être enfin lui-même, libre de toute définition, le maître rhénan accède à l'identité (et non à l'égalité) de la Déïté que nous pouvons supposer correspondre au Soi impersonnel des Orientaux. Et... (en soulignant l'importance et la singularité de ce et) il avoue demeurer cette créature même, quoique dépouillée de tout concept séparatif d'elle-même, en parfaite conjonction - bîwort, le mot qu'il a choisi signifiant à la fois conjonction et attribut - précisément, avec le Père . Dans le Premier Royaume dit-il, où l'homme est Dieu... nos oeuvres sont toutes parfaites... et (nous) répondent divinement. En effet ces oeuvres ne sont plus produites de l'ivresse générée par la peur ou l'avidité ; elles réalisent cet amour vivifié par l'intellect capable de reconnaître la conjonction des Personnes, le Père et le Fils, c'est-à-dire moi selon Maître Eckhart. La personne ne disparaît pas, ne s'anéantit pas comme on pourrait l'interpréter ; plutôt, elle change de point de vue et ordonne ses représentations dans le Royaume de Dieu. Elle s'ordonne au Royaume de Dieu".


L'"Essai sur l'expérience libératrice" (titre bien connu d'un livre du Docteur Roger Godel) visant à restituer l'êtreté dans sa dignité ontologique, dans la proximité miraculeuse de sa source, nécessite un acte de vigilance constamment réitéré. Car les obstacles existent, affluent, et prennent même dans l'actualité mondaine contemporaine l'allure menaçante d'un programme d'extermination, d'un génocide de l'Esprit, par réification de la personne humaine vivante (dénoncé par des poètes tel que Paul Chamberland dans son "En nouvelle barbarie", Ed. Typo, Québec, 2006). Eradication de la subjectivité, de ce maintenant où je m'éprouve moi être-existence, et de là :  de la valeur de ce re-cueillement, de l'auto-affection, de l'ipséité, de l'immanence et de la transcendance. Mépris et méprise conduisant à l'asthénie des virtualités humaines.  Elimination progressive mais galopante de l'art, de la culture, de tout ce qui nous relie intimement à la vie. Et la cause de ce désastre, c'est quoi ?... Oh! n'allons pas chercher midi à quatorze heures ...c'est brûlant ! c'est tout "bêtement" (ou "angéliquement") : le regard que nous portons sur les choses, la "façon de voir" ; l'autre, la "chose" au fond de laquelle nous avons planté - "sidéré" -  un substrat objectif. Car c'est bien l'objectivisme qui constitue l'envoûtement. Raymond Oillet y consacre des notes de réflexion nourries, avec persistance, mettant en garde contre toute tricherie ou assoupissement de mon esprit qui ferait du champ du co-naître, une "réalité" rigide, ap-préhensive. Et cette "atrophie de la sensibilité intérieure" y est même dénoncée comme délibérée, remontant au choix  galiléen (thème développé par Michel Henry) d'une connaissance "objective", et de ses critères de réalité.


"Quelle duplicité, quelle hypocrisie, quelle sottise en un mot dans ce concert de lamentations qui retentit partout pour la protection de la nature - quand on persiste toujours à s'ignorer soi-même !!!"
R.O.


"Ce n'est pas moi qui me suis apporté dans ce moi qui est le mien (...) Je ne suis donné à moi-même que dans l'auto-donation d'une vie absolue qui dispose, elle, de ce pouvoir extraordinaire de s'engendrer soi-même éternellement"

Michel HENRY  "Auto-donation" - Editions Beauchesne, 2004.


" Cette vie divine, nous la connaîtrions si nous étions fidèles à l'apparition nue, à ce surgir de l'apparaître qui fait toute la réalité bienheureuse... La pensée a tant de mal à la rejoindre qu'elle doit être pour cela infinie, elle doit renoncer à tous ses jugements, multiplier indéfiniment les prédicats, et la négation des prédicats, et la négation de toutes les négations, sans terme totalisateur... Tout cela pour rejoindre l'apparition elle-même, dans sa simplicité et son infinité condensée, dans son éternité résumée en un point, une surface fragile, un volume évanescent. Que fait d'autre l'artiste ?..."

Christian JAMBET  "L'Acte d'être"  - Editions Fayard, 2002.


Une transparence à soi incite à restaurer la lumière originelle dans ma vision ; la Vie m'incite à enluminer la vie. Et cela ne peut se faire que grâce au Noùs, l'esprit "pneumatique" dont nous parle la gnose, ce que Jésus désigne comme le "cela en vous",  qui se distingue de la psyché,  du psychique fantasmatique polluant, qui ne sait que caricaturer, entraîné à la fantaisie décorative (d' "enluminures" impropres, illégitimes) qu'il s'autorise imprudemment. Ainsi il y a une culture vivante de la gnose, appelant en moi à une "régence" (Ibn' Arabi)  doublement responsable de ce que j'accueille en présentation et de ce que je crée en tant qu' "agent" dans cette secondarité qui s'éprouve.

La phénoménologie de Michel Henry nous présente "l'apparaître du monde" comme éclairant tout "sans faire acception des choses ou des personnes, dans une neutralité terrifiante"; il  "n'est pas seulement indifférent à tout ce qu'il dévoile, il est incapable de lui conférer l'existence"; il ne crée pas. "Ainsi se découvre l'indigence ontologique de l'apparaître du monde, incapable de poser par lui-même la réalité". C'est seulement la sensation, l'éprouvé, qui recèle et délivre "un mode d'apparaître radicalement différent". Ainsi donne-t'il le nom  de révélation et même d' auto-révélation à "la seule vie qui existe" et qui accomplit l'oeuvre de la révélation en se révélant elle-même. Et il ajoute:
"La relation jusque là impensée de la vie au vivant et sans laquelle on ne peut rien comprendre à ce vivant que nous sommes" est "étrangère au monde, acosmique, invisible" et est "une relation d'immanence absolue". Et  s'interroge:
"Seulement ne sommes-nous pas, nous aussi, des vivants ? des vivants au sens d'une vie qui s'éprouve soi-même, et non un complexe de processus matériels qui ne savent rien d'eux-mêmes. des vivants qui sont eux aussi des Soi vivants?. Cette étrange analogie entre le procès interne de la Vie absolue s'éprouvant soi-même dans le Soi du Premier Vivant et notre propre vie se révélant à soi dans ce Soi singulier que chacun de nous est devient moins extraordinaire qu'elle semble à première vue" (...) "c'est uniquement parce que nous sommes 'venus dans la vie' que nous pouvons 'venir au monde'. Ainsi s'éclaire notre naissance transcendantale. Comment venons-nous dans la vie ? Nous venons dans la vie pour autant que la vie vient en soi et de la façon dont la vie vient en soi. C'est parce que la Vie absolue vient en soi en s'éprouvant soi-même dans l'ipséité du Premier Soi Vivant qui est son Verbe que tout homme donné à soi dans l'ipséité de cette vie vient en soi comme un Soi transcendantal vivant. C'est pour cette raison que toute vie phénoménologique transcendantale, est marquée en son coeur d'une individualité radicale et insurmontable".  Et plus loin, il dit: "Là où la Vie se révèle il n'y a d'écart pour aucun regard, c'est à dire que la pensée ne peut jamais la voir ni la rencontrer et que là où regarde la pensée, la Vie n'est jamais... Le fait que la Vie est oubliée tient au fait qu'elle est invisible, perpétuellement en deça du spectacle" . (Michel HENRY Auto-Donation, Entretiens et conférences, - Editions Beauchesne, 2004.)


Pour terminer, je dirais que je n'ai nulle envie d'afficher un parti-pris en faveur ou au détriment de la non-dualité. Stephen Jourdain insistait bien là-dessus: "l'Esprit pur, ce n'est pas une cause!". Je vois aussi cette différence Occident/Orient s'illustrer dans la dialectique Uranus/Neptune mise en valeur dans le discours de Jean Carteret, ainsi que dans la méditation que j'ai faite mienne sur les figures de la géomancie depuis plusieurs décennies ; il y a, bien sûr, deux "versants" de chaque valeur : un clair et un obscur, comme yang et yin. Les Chinois ont formulé graphiquement cette vision bipolaire qui conjugue deux manifestations alternantes et complémentaires en des temps reculés, par leur diagramme bien connu. Marcel Granet  (La pensée chinoise - Ed.Albin Michel, 1968)  a eu le mérite de dénoncer l'interprétation occidentale qui revêt ces notions d'un dualisme substantialiste "et se prépare à découvrir dans le Tao la conception d'une réalité suprême analogue à un principe divin". Il précise : "L"action  concertante du Yin et du Yang n'est point donnée comme ayant son principe dans le Yin et le Yang eux-mêmes" mais elle fait appel à "une sorte de régent responsable", et cette concertation s'applique aussi à "la pluie et la rosée", ce qui se signale en antithèse des seuls aspects ombreux et ensoleillés,  évoquant "le spectacle double d'un paysage où l'on pourrait passer d'un versant ombreux (yin : ubac)  à un versant ensoleillé (yang : adret)". 
Notre âme, lorsqu'elle se fait écoute devient ouverture à la capacité de matérialiser l'Esprit, et notre esprit lorsqu'il se fait vision, à la Première Personne, est capable de spiritualiser la Matière ; en nous, ces virtualités existent.  Ce qui peut se traduire par la relation conjonctive de deux plans pourtant radicalement différents, appartenant à notre intériorité profonde, conjonction qui pourrait s'appliquer analogiquement aux deux hémisphères du cerveau... mais n'allons pas si loin. Le propre de la vision est d'anéantir instantanément toute confection subjective. Cette subjectivité en elle-même n'est autre que la réalité vivante, qu'il m'appartient d'exhausser, d'enluminer, à condition de ne pas se prendre pour ce je ne suis pas.
La subjectivité pure est soucieuse du prêt, de ce qui m'est confié, en présentation. Si l'on n'y prend soin, la faute est mortelle, soit par noyade dans une affectivité mystique oublieuse de la personne et avec elle de la condition humaine, soit par incendie lorsque nous "brûlons" la présentation en nous divisant, en nous projetant dans l'objectivation, en nous sidérant à de prétendues "réalités" qui ne révèlent que la trahison de la valeur ignée de la révélation intime.






 
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